L’exposition commence là où Bishop prit l’habitude d’écrire et de collectionner des cartes postales, c’est-à-dire à Great Village, petite ville de la Baie de Fundy en Nouvelle-Écosse où elle passa les premières années de sa vie. La carte postale ci-dessous est une vue de Cumberland Road : « Le pâturage où je conduisais la vache se trouvait tout en haut de cette route », indique-t-elle au dos. Aide-mémoire tout autant pour elle-même que pour les autres, ce message rappelle aussi l’importance des cartes postales pour la famille Bulmer. Dans « In the Village », nouvelle qui fait la transition entre « Brazil » et « Elsewhere », les deux sections de son troisième recueil Questions of Travel (1965), Bishop revient sur la collection familiale de cartes postales pour souligner l’écart entre l’univers adoré de la carte colorée (les paillettes argentées qui s’effritent, les bâtiments aux contours soulignés artificiellement) et « les cartes postales toutes grises vendues à l’épicerie du village, tellement ternes qu’elles ne comptent pas vraiment » (voir Prose, 65). Pour la plupart des collectionneurs de cartes postales, c’est moins leur stricte fidélité au monde qui fait leur attrait que leur capacité à déployer ce que le monde « devrait être » (voir Prose, 65), ou encore ce qu’il a été.

Vue d'un carrefour avec texte manuscrit rouge “MERRY CHRISTMAS” avec flèche vers une épicerie.

Carte postale adressée à U. T. Summers, angle de Simonton Street et de Fleming Street à Key West en Floride, 18 décembre 1948 (reproduite avec l’aimable autorisation de Farrar, Straus and Giroux)

Sur l’une des cartes, Bishop écrit « J’aimerais que tu sois là » (voir Vassar 29.4), mais la plupart du temps, elle s’agace : « Cette image n’est pas ressemblante » (voir Vassar 31.7). La première section de l’exposition, intitulée « Suivez la flèche », attire l’attention sur l’endroit précis du globe où se trouve Bishop au moment où elle écrit : on la suit de Terre-Neuve au Canada à North Haven en Nouvelle-Angleterre, en passant par Key West, Washington, Rio et Seattle. S’en dégage une étrange impression, comme si la poète était toujours ailleurs (du moins par la pensée). Une carte envoyée à Loren MacIver le 8 janvier 1966 depuis le campus de l’Université de Washington à Seattle en offre un parfait exemple : Bishop s’y installe car elle vient d’y obtenir un poste d’enseignante et elle en profite pour faire une pause dans sa relation de longue date avec sa compagne brésilienne, Lota de Macedo Soares (la rupture ne va pas tarder). Cette photographie d’un hôtel, universitaire de surcroît, est tout sauf accueillante. Elle s’en amuse en indiquant d’une flèche la piscine chauffée, accompagnée de ces mots : « il neige là-dessus ». Son message au dos est plus optimiste (elle parle de « mon chez moi loin de chez moi — au moins provisoirement ») avant d’admettre qu’elle ne se sent pas tout à fait à sa place : « Ici je me sens très, très nettement de Nouvelle-Angleterre ou d’Amérique latine ». La maison qu’elle partage avec sa compagne lui manque, mais elle est tiraillée entre deux foyers : la Nouvelle-Angleterre et l’Amérique latine, ou encore « nord et sud » (pour reprendre le titre de son recueil de 1955, North & South).

Paradoxalement, la carte postale est toujours aussi la trace d’une absence, pas seulement d’une présence. Dans un essai inédit, Bishop compare l’œil de verre de sa grand-mère maternelle « au problème que représente l’écriture d’un poème […], à savoir cette difficulté à combiner le réel et ce qui est assurément irréel, le naturel et l’artificiel, ce curieux effet produit par un poème quand il vous donne l’impression d’être aussi normal que la vue et pourtant aussi synthétique, aussi artificiel qu’un œil de verre » (voir Edgar Allan Poe & The Juke-Box, 212). Une telle définition s’applique aussi bien à la carte postale qu’au poème. Pour Bishop, en effet, la carte postale n’est pas tant un artéfact documentaire qu’un marqueur temporel et spatial, un palimpseste de différentes images tout à la fois littérales et métaphoriques. On ne choisit pas une carte parce qu’elle est la réplique de ce qu’on peut voir n’importe où — « Sinon il suffirait de mettre le nez dehors pour voir exactement la même chose : le village où on vit, grandeur nature et en couleur » (voir Prose, 65) — mais pour encourager le destinataire à renouveler son regard et à remettre en question ses premières impressions. La carte postale bishopienne répond en général à la règle suivante : si l’image montre un lieu, il y a fort à parier que l’esprit de Bishop vagabonde et que c’est à un autre lieu qu’elle songe en écrivant. La croix ou la flèche dessinée au recto de la carte indique certes la position physique qu’occupe momentanément la poète dans l’espace et dans le temps, mais elle ne fournit pas ses coordonnées complètes et il faut lire le message au verso pour savoir réellement pourquoi elle est là.