Lorsque Bishop a commencé à écrire des cartes postales dans les années vingt, celles-ci étaient déjà très en vogue1. L’âge d’or de la carte postale, qui s’étend de la dernière décennie du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale, a coïncidé avec le tourisme de masse, l’émergence d’une nouvelle classe de consommateurs et l’invention de nouvelles techniques de reproduction : au cours de la période, 200 à 300 milliards de cartes furent produites et expédiées (voir Rogan 1-3) et le format subit une série de transformations, consacrant en premier lieu la place croissante de l’image dans la composition2.

Carte postale ancienne montrant une rue de village bordée de bâtiments en bois, avec l'inscription manuscrite 'Great Village' au bas de l'image.

Carte d’Arthur Bulmer à Maude Bulmer Shepherdson, photographie de Great Village en Nouvelle-Écosse (Canada) (reproduite avec l’aimable autorisation de Farrar, Straus and Giroux)

Tout au long de sa carrière, Bishop interrogea, souvent avec humour, les conventions de la carte postale ainsi que sa propre pratique épistolaire. Sur ses premières cartes, rédigées à la main, elle s’applique à remplir soigneusement le verso (c’est le cas notamment des cartes envoyées d’Europe à Frani Blough Muser, Margaret Miller et Rhoda Sheehan). Bishop était tout à fait consciente de la distinction entre carte et lettre, même elle s’amusait souvent à en brouiller les codes. Elle prit très tôt l’habitude, par exemple, d’envoyer plusieurs cartes dans une même enveloppe (comme s’il s’agissait d’une lettre ou, du moins, d’une lettre en devenir) ou encore d’ajouter une légende, voire un message, directement sur l’image. Ses années au Brésil marquèrent un tournant. Sa pratique de la carte postale se fit plus irrévérencieuse : à partir du milieu des années 50, on voit coexister, au dos des cartes, message manuscrit et message tapuscrit. Ceux-ci se lisent à l’horizontale, à la verticale ou dans les deux sens.

Cette exposition montre que Bishop collectionnait aussi volontiers les cartes, notamment celles que lui envoyaient les membres de sa famille. Une image de Great Village prise depuis la maison de Bishop accompagne une carte de Noël envoyée par son oncle Arthur « Art » Bulmer à sa sœur, Maude Bulmer Shepherdson. En 1972, Bishop recycle une carte intitulée « À ma chère tante » (expédiée à l’origine depuis Windsor dans l’Ontario) ; dans la courte lettre qui accompagne cette carte, elle explique à sa propre tante bienaimée (tante Grace) qu’« elle l’a trouvée chez un brocanteur — envoyée en 1914, du Canada aussi ! ». Elle mentionne également dans cette lettre un long poème qu’elle doit terminer pour pouvoir le lire au mois de juin suivant à Harvard. Il s’agit de « The Moose », poème dédié à « Grace Bulmer Bowers », dans lequel elle évoque un voyage datant de sa propre enfance, du Canada à la Nouvelle-Angleterre (même trajet que celui de la carte postale) et « des voix de grands-parents » « reconnaissables, quelque part / dans le fond de l’autobus » (« Grandparents’ voices », « recognizable, somewhere, / back in the bus », voir Poems, 191). À la correspondance entre Bishop et Grace au début des années 70 se mêle ainsi la « voix » épistolaire d’une génération antérieure de Canadiens, un peu à la manière des bribes de conversations qui nous parviennent du fond de l’autobus dans « The Moose ». Le recyclage de la carte adressée « À ma chère tante » peut s’entendre comme un cadeau intime préfigurant la dédicace publique du poème.

Certains de ses correspondants réguliers, dont sa tante Grace, n’aimaient pas du tout les cartes, mais Bishop persistait à en envoyer : « Il n’est pas facile d’écrire une lettre quand on conduit, qu’on visite toute la journée & qu’on dort dans un lieu différent chaque soir », expliquait-elle (voir Vassar 26.6). Sur une carte envoyée depuis Rio à U. T. et Joe Summers en 1963 qui comporte un long message vertical (probablement l’un des plus longs qu’elle ait jamais envoyés), elle s’excuse de ne pas envoyer « une vraie lettre ». Pour elle, la carte n’entretient pas avec le réel la même relation que la lettre ; l’absence d’enveloppe interdit les confessions intimes (qui ont pourtant une place de choix dans sa correspondance publiée). Mais les images choisies expriment souvent une émotion ou une intention difficiles à mettre en mots ; elles invitent à un autre type de lecture, visuelle tout autant que verbale.

Bishop avait beau adorer les cartes postales, elle se sentait souvent coupable de ne pas envoyer de longues lettres. Vers la fin de sa vie, alors qu’elle vivait à Boston, elle s’excusait de s’en tenir à ce format court (« je le fais un peu trop souvent depuis que j’ai une vie d’universitaire », voir Vassar 35.8). C’est à cette époque qu’elle décida de ne plus se déplacer sans sa « machine à écrire portative », invoquant divers prétextes (« des rhumatismes », « une écriture illisible » ou « un gain de temps ») pour parvenir à ce compromis. La vérité, c’est que « Je suis moins bavarde lorsque j’écris au stylo » (voir Vassar 31.5).

‧ Notes

  1. C’est en juillet 1928 que Bishop envoya sa toute première carte postale, adressée à la sœur de sa mère (Maude Bulmer Shepherdson) depuis la colonie de vacances de Camp Chequessett dans le Massachusetts (Barry 56).

  2. À la fin du XIXe siècle, l’image apparaissait au verso de la carte avec un petit espace ménagé pour la légende, tandis que le recto était réservé à l’adresse et au timbre. C’est au début du XXe siècle que l’image fut déplacée au recto, le verso étant désormais réservé à l’adresse du destinataire, au timbre et au message (voir Staff 66-67, Rogan, Willoughby 47, 67).