D’après Langdon Hammer, les lettres constituaient pour Bishop « le support d’une sociabilité gay à une époque où on ne pouvait guère parler librement de sexualité et d’identité sexuelle » (voir Hammer 106). Les cartes postales ont donc joué ce rôle crucial pour Bishop, contribuant à la création d’une communauté queer. Cela apparaît dans les légendes qu’elle ajoutait aux images trop stéréotypées, dans le choix d’images comme support tacite de contenus queer ou ses commentaires sur le genre et le regard genré. En outre, il lui arrivait souvent de rédiger à deux, avec ses compagnes, des cartes qu’elles envoyaient ensuite à d’autres couples gays ou lesbiens.

Carte postale montrant une jeune femme en robe bleue, posant dans un intérieur décoré et regardant directement le spectateur.

Carte à Lota de Macedo Soares, tableau de James Collinson, Le sac vide (1856/7), 26 juin 1964 (reproduite avec l’aimable autorisation de Farrar, Straus and Giroux)

Les légendes qu’elle avait l’habitude d’ajouter sur des cartes déjà titrées prennent un tour résolument camp sur celles qu’elle destine à ses amis queer. C’est le cas de la carte grecque envoyée à James Merrill, qui montre une couronne de fleurs autour des mains enlacées d’un homme et d’une femme, et sur laquelle Bishop écrit : « C’est pour te féliciter de tes fiançailles ou te demander en mariage… enfin, je crois bien ». Dans ses légendes, Bishop se moque souvent des images stéréotypées représentant des couples hétérosexuels, des mariages ou des familles nucléaires. Dans son court poème « Exchanging Hats », elle suggère que les genres sont interchangeables ; sur une carte du château de Blarney, elle note au-dessus d’une personne aux cheveux courts qui porte une jupe : « Homme ? ». Et bien sûr, comme mentionné plus haut, Louise Crane et elle prennent la pose sous les traits de deux boxeurs. Ce faisant, Bishop dialogue avec l’artiste queer Claude Cahun, qui s’était photographié en boxeur en 1927, mais également avec Marcel Duchamp qui, sur une carte postale de la Joconde, dessina une barbe et une moustache pour introduire du trouble dans le genre. Toutes ces cartes jouent en somme avec les codes de la masculinité et de la féminité pour bousculer les stéréotypes « readymade ».

Il arrivait aussi à Bishop d’utiliser la carte postale pour transmettre un sous-entendu queer ; elle envoya par exemple à Lota une reproduction du tableau Le sac vide de James Collinson (1857), avec pour seul message un double trait sous le titre. Or le commentaire de la Tate Gallery indique que « le titre du tableau et l’air déluré de la femme qui fixe effrontément le spectateur laissent penser qu’il s’agit d’une prostituée » (voir tate.org). En choisissant cette carte, Bishop envoie clairement un message à Lota, sous-entendant peut-être par images interposées que leur intimité érotique lui manque. La dimension queer de Bishop transparaît souvent aussi dans ses commentaires sur les personnages féminins. Citons par exemple celui qu’elle inscrit sur une image de quatre femmes en train de se promener sur la plage de Copacabana : « Voici une photo fidèle de la plage, comme on en voit rarement ». Puis elle ajoute : « Lota et moi-même avons attrapé la grippe […]. Si les Brésiliens ne s’embrassaient pas si souvent, ce genre de chose ne circulerait pas autant ! ». En 1971, Bishop envoie à Alice Methfessel la photo d’un arc-en-ciel au-dessus du Pain de Sucre : « Je me suis toujours dit que j’en demandais trop et qu’un seul arc-en-ciel devrait suffire au bonheur, un arc-en-ciel & une A. M. », écrit-elle, reprenant les initiales de sa destinataire. Avec l’arc-en-ciel, Bishop fait allusion à l’avant-dernier vers d’un poème qu’elle a écrit, « The Fish » : « rainbow, rainbow, rainbow » (voir Poems, 44) ; mais elle travaille aussi à ce qui sera son dernier poème, intitulé « Sonnet », dans lequel un « oiseau-arc-en-ciel » (« the rainbow-bird ») s’envole « là où / ça lui plaît, gai » (« wherever / it feels like, gay ! », voir Poems, 214). On voit bien que l’arc-en-ciel revêt une importance considérable, dans la poésie bishopienne comme dans la communauté queer (voir Burt). C’est en 1978 que le premier drapeau arc-en-ciel, dessiné par Gilbert Baker, fut brandi dans une marche des fiertés ; dix ans auparavant, Bishop brandissait déjà, sous la forme d’une carte postale, sa propre version du drapeau arc-en-ciel.