La mer et son rivage
Il aurait été aisé de consacrer l’intégralité de cette exposition aux cartes représentant des rivages. Bishop habitait près de l’océan et elle aimait partager ces paysages maritimes avec ses proches à l’aide de cartes postales. Les messages qu’elle rédige au dos renvoient néanmoins souvent à des endroits totalement différents, comme si le rivage était le lieu où réfléchir à des voyages passés ou à venir, et ils ne portent que rarement sur le moment présent. Les littoraux ont toujours fasciné Bishop. Ils incarnent un type de marge territoriale impossible à cartographier.
Carte à Lloyd Frankenberg et Loren MacIver, photographie de la plage de Copacabana, Rio de Janeiro, Brésil, 1962 (reproduite avec l’aimable autorisation de Farrar, Straus and Giroux)
Sur une superbe carte de la plage de Copacabana à Rio montrant un homme et un enfant occupés à faire voler des cerfs-volants, Bishop compose un poème en prose pour ses amis Loren MacIver et Lloyd Frankenberg. Il n’y est pas question de Rio — où Bishop passait alors presque tout son temps puisque Lota y supervisait la construction du parc Flamengo —, mais de souvenirs de Paris dans les années 30, et de projets de voyage en Égypte pour aller voir le Nil. « Ah, s’envoler vers Paris sur les ailes d’un cerf-volant » : ainsi débute le texte de la carte, qui dit bien que le cœur de Bishop est à Paris même si physiquement elle se trouve à Rio.
Une autre carte de rivage importante a été envoyée au Brésil depuis San Francisco le 10 mars 1968. Bishop vit alors avec sa nouvelle compagne, Roxanne Cumming, mais rien dans le message ne laisse soupçonner cette relation. Lota est morte six mois plus tôt, à New York, et Bishop n’a rien pu faire pour la maintenir en vie. Dans un fragment de poème bouleversant, elle écrit : « aucun café ne peut te réveiller » (« no coffee can wake you », voir Edgar Allan Poe & The Juke-Box, 149). Mais la carte suggère qu’elle n’a pas réellement l’intention d’oublier Lota. On y voit une sculpture de Napoléon, en bois flotté, qui fait partie d’une cinquantaine de pièces réalisées à partir d’objets trouvés, érigées dans les années 60 et 70 sur la vasière d’Emeryville en Californie. Comme Bishop, les artistes de la plage d’Emeryville étaient fortement influencés par Kurt Schwitters et il se peut que la sculpture ait rappelé à Bishop son propre poème consacré au « Monument », lieu de sépulture d’un « prince-artiste ». La carte postale est adressée à son amie brésilienne, Magú Costa Ribeiro : dans le premier paragraphe, Bishop raconte qu’elle essaie d’entretenir son niveau de portugais en écoutant des disques ; elle s’inquiète ensuite des inondations à Ouro Preto dans le Minas Gerais ; enfin, elle demande à son amie de lui envoyer une photographie de Lota, avant d’admettre que celle-ci lui « manque terriblement […]. Pas la Lota des dernières années, mais celle d’autrefois… enfin, celle avec qui j’ai été si heureuse. Je sais bien que la vie ne sera plus jamais aussi belle ».
Poursuivre l'exposition
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Introduction
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1. Suivez la flèche
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2. La carte postale, un art du fait maison
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3. La carte postale : un art du voyage
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4. Poèmes perdus, poèmes trouvés
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5. Larmes d’animaux
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6. La mer et son rivage
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7. Les cartes postales préférées d’Elizabeth Bishop
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8. L’œil de l’objectif : cartes postales, photos, films
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9. La carte postale : un musée hors les murs
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10. L’esthétique de la carte postale
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11. Histoires de carte postale
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12. La carte postale en mode queer
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13. Bons baisers de France
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14. Bibliographie
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15. Crédits et postface