Bons baisers de France
Elizabeth Bishop a séjourné par deux fois en France, au milieu des années 30. Fraîchement diplômée de l’université en 1935, elle fait son premier périple jusqu’à Paris en compagnie de Harriet « Hallie » Tompkins, camarade rencontrée à Vassar ; elles traversent l’Atlantique à bord d’un paquebot allemand sous pavillon nazi (voir ici). Les deux amies visitent Paris et Versailles avant de migrer vers Douarnenez, sur la côte bretonne. À l’automne, Bishop retourne à Paris où elle retrouve une autre camarade de Vassar, Louise Crane. Bishop et Crane séjournent au 58 rue de Vaugirard, dans l’appartement d’amis de la famille Crane, le Général et la Comtesse de Chambrun. Une carte représentant la porte cochère de leur immeuble comporte un commentaire manuscrit de Mme de Chambrun : « Une porte qui vous sera toujours ouverte ».
Carte postale vierge (avec message manuscrit sur l’image) incluse dans une lettre à Frani Blough Muser, photographie de la porte cochère du 58 rue de Vaugirard, Paris 6e, hôtel particulier, propriété du Général Chambrun, 20 octobre 1935 (reproduite avec l’aimable autorisation de Farrar, Straus and Giroux)
Le second séjour de Bishop et Crane en Europe a lieu en 1937. Elles arrivent en France après avoir passé deux mois à sillonner l’Irlande et l’Angleterre. Une amie commune, Margaret Miller, les rejoint pour un périple en Bourgogne. Au mois de juillet, elles ont un tragique accident de voiture et Miller doit être amputée du bras droit, à la suite de quoi le voyage est écourté. Bishop retourne à New York depuis Gênes, juste avant Noël.
Lors de ses séjours en France, Bishop commence à traduire des poètes français, en particulier Rimbaud. Elle explore l’art et la littérature surréalistes, visite des musées, assiste à divers concerts ou performances, dont une conférence de Gertrude Stein. Bishop sait que Paris a accueilli toute une scène moderniste anglo-américaine dans les années 20 et elle a pleinement conscience, en découvrant la France dans les années 30, de venir après ces artistes (voir One Art, 32). Elle appartient à la génération qui suit celle de Stein : « Je ne suis pas, mais alors pas du tout, une EXPATRIÉE » (voir One Art, 37), déclare-t-elle à son amie Frani Blough Muser. Malgré tout, ces deux séjours représentent dans la carrière de Bishop une période de formation et d’exploration artistique intense, pendant laquelle elle a développé des intérêts esthétiques et des techniques qui ne la quitteront jamais ; on pourrait dire que ce fut, pour reprendre les mots du poète John Ashbery dans son poème « Soonest Mended », « l’amarrage de départ » (« the mooring of starting out »).
Tout en faisant le tour des hauts-lieux de l’avant-garde parisienne (où elle noua des liens avec plusieurs figures majeures), Bishop préféra rester en position de spectatrice, son genre, sa sexualité et ses convictions féministes l’incitant à une certaine prudence vis-à-vis d’une scène artistique dominée par des hommes ; elle conserva toute sa vie cette méfiance envers les mouvements artistiques ou les écoles littéraires. Elle menait ses expérimentations de son côté, guidée par son goût des perspectives insolites (comme les vues obstruées ou les mélanges de sujets et d’échelles, déjà évoqués plus haut), particulièrement évident dans les cartes postales qu’elle envoya de France. Ainsi, la carte historique de la statue de Jeanne d’Arc sur la rue de Rivoli ne montre pas Jeanne « la Pucelle » en gros plan sur son cheval, mais une rue où des piétons qui attendent le passage de voitures à cheval pour pouvoir traverser à leur tour — une bataille de la vie quotidienne moderne, en somme. De la même façon, une image de l’intérieur de la maison de Frédéric Chopin et George Sand à Majorque révèle une porte dans le fond qui donne sur l’extérieur (on aperçoit un jardin avec une allée empierrée qui mène à un puits) : c’est tout à la fois une invitation à entrer et une interdiction d’aller plus loin, à l’image même de la carte postale, cette lettre ouverte qui en dit peu.
C’est en France que Bishop s’intéressa de plus près à la photographie et qu’elle se mit à collectionner et envoyer des cartes, pratique qui perdura toute sa vie ; celles-ci étaient souvent glissées dans une enveloppe avec une lettre, ce qui permettait à Bishop d’assembler plusieurs images et de les commenter. Au dos d’une carte à Margaret Miller qui représente le hall d’entrée de l’Hôtel des Saints Pères à Paris, elle indique qu’elle « a dû être prise avec un flash puissant ». Elle collectionnait les cartes anciennes, comme par exemple cette carte de vœux (avec, dans l’angle supérieur gauche, les mots « Bonne Année » en français) représentant un personnage de genre ambigu, roses à la main. Comme en témoigne la photographie déjà mentionnée où l’on voit Louise Crane et elle poser ensemble en boxeurs, elle se prêta également à la mode française du portrait-carte (ou photo-carte), qui consistait à créer sa propre carte postale en posant dans un décor ou avec des accessoires.
Bishop ne revint jamais en France après les années 30 (en 1949, elle fit toutefois un séjour à Port-au-Prince, au cours duquel elle dit avoir pu « travailler son français »). Mais elle évoquait souvent ses séjours à Paris et continua toute sa vie d’envoyer à ses proches des cartes d’œuvres d’art françaises, partageant de nombreuses reproductions de tableaux de Jean-Baptiste Corot, Gustave Courbet, Henri Matisse et Nicolas Poussin. D’ailleurs, l’un de ses propres tableaux est fortement inspiré d’une œuvre d’Odilon Redon, Grand vase vert aux fleurs mixtes (voir Vassar 26.36/37). En 1962, elle dit rêver de « s’envoler vers Paris sur les ailes d’un cerf-volant » et sur une image montrant un carrefour animé dans le Chinatown de San Francisco à la fin des années 60, elle écrit : « Je ne parle — ni ne rêve — jamais de Paris parce que je n’ai pas les moyens de m’y rendre, et encore moins d’y séjourner » (voir Vassar 31.1-8, 16/17).
Poursuivre l'exposition
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Introduction
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1. Suivez la flèche
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2. La carte postale, un art du fait maison
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3. La carte postale : un art du voyage
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4. Poèmes perdus, poèmes trouvés
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5. Larmes d’animaux
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6. La mer et son rivage
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7. Les cartes postales préférées d’Elizabeth Bishop
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8. L’œil de l’objectif : cartes postales, photos, films
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9. La carte postale : un musée hors les murs
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10. L’esthétique de la carte postale
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11. Histoires de carte postale
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12. La carte postale en mode queer
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13. Bons baisers de France
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14. Bibliographie
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15. Crédits et postface