La carte postale : un art du voyage
Le voyage jouait déjà un rôle central dans la vie et l’écriture de Bishop bien avant qu’elle ne lui consacre un poème, « Questions of Travel », qui soulève une multitude d’interrogations : pourquoi se rend-on d’un lieu à un autre, et qu’est-ce qui nous pousse à faire circuler les biens, le courrier mais aussi les idées ? La carte postale lui offrait donc une occasion unique de poser ces questions alors qu’elle-même était en train de voyager. Elle reliait souvent les problèmes de transport aux aléas de la distribution du courrier et il lui arrivait de voyager à bord de paquebots postaux. Pratiquement tous les moyens et modes de transport sont représentés parmi les cartes conservées dans ses archives à Vassar. Nombreux sont aussi les poèmes en mouvement : « The Man-Moth » semble avoir été écrit dans une rame de métro (c’est en tout cas le décor du poème) ; dans « Argument », la voix poétique se souvient « de toutes ces terres / sous l’avion » (« all that land / beneath the plane », voir Poems, 79) ; le célèbre poème « The Moose » se passe à bord d’un autobus. Sur une carte écrite en juillet 1935 à bord du cargo nazi1 le Königstein, Bishop, qui quittait alors l’Amérique du Nord pour la première fois, s’attarde sur l’effet oppressant que produisent sur elle à la fois l’énorme bateau (« J’aime mieux la petite goélette tout à droite », écrit-elle au verso) et la foule compacte de ses passagers (qu’elle nomme, par euphémisme, les « touristes allemands »).
Carte postale à Frani Blough Muser, tableau du Königstein, 24 août 1935 (reproduite avec l’aimable autorisation de Farrar, Straus and Giroux)
Les cartes postales plus tardives, pas forcément envoyées d’un bateau, reviennent fréquemment sur les dangers et les péripéties du voyage, y compris les moins flatteuses, d’autant que les déplacements de Bishop étaient souvent liés à sa santé (même quand elle n’était pas malade). En 1978, elle envoya à son amie Dorothee Bowie, à Seattle, la copie d’une carte publicitaire ancienne datant de 1857, annonçant le voyage du trois mâts, le Witchcraft, de Boston à San Francisco. Sous l’image du voilier apparaît l’adresse de Bishop à Boston, sur Lewis Wharf, ce qui signifie que la carte moderne voyage vers l’ouest pour atteindre sa destination, empruntant le même itinéraire que le Witchcraft plus d’un siècle plus tôt. Au-delà de la plaisanterie visuelle — comme par magie, une minuscule carte se déplace à présent plus vite que le Witchcraft (qui signifie « magie » en anglais) —, le message contient une autre histoire d’accélération temporelle qui, elle, la chagrine : car si Bishop contacte son amie, c’est avant tout pour lui demander de dénicher une teinture capillaire de la marque « Precious Pewter » qu’elle a achetée pour la dernière fois à Seattle (« Je blanchis », admet-elle).
Le voyage devient souvent la métaphore, plus ou moins explicite, d’un bouleversement intérieur à surmonter : toute sa vie, Bishop a oscillé entre des humeurs et des tons très variables, dans sa vie privée comme dans sa vie publique (voir Trousdale). « Je pense qu’on peut être tout à la fois joyeux ET profond », déclare-t-elle à Anne Stevenson. « Ou, comment être sombre sans se morfondre » (voir Prose, 417). Une autre carte à Dorothee Bowie, envoyée peu de temps après la mort de Lota, montre une voiture roulant dans un parc de Rio, avec le Pain de Sucre en arrière-plan. La légèreté apparente de l’image se trouble quand on sait que la voiture traverse un parc conçu par Lota (qui était architecte paysagiste) ; parc que la carte ne nomme pas correctement dans sa légende, ce que Bishop s’empresse de corriger à la main.
‧ Notes
-
Thomas Travisano écrit à ce sujet que « Bishop et Tompkins furent aussi choquées l’une que l’autre de découvrir qu’elles avaient, sans le savoir, réservé des billets à bord d’un “bateau nazi” (selon les mots de Tompkins). Bishop confia à [son amie Louise] Bradley que le navire arborait “une petite swatiska” » (voir Travisano 130). ↩
Poursuivre l'exposition
-
Introduction
-
1. Suivez la flèche
-
2. La carte postale, un art du fait maison
-
3. La carte postale : un art du voyage
-
4. Poèmes perdus, poèmes trouvés
-
5. Larmes d’animaux
-
6. La mer et son rivage
-
7. Les cartes postales préférées d’Elizabeth Bishop
-
8. L’œil de l’objectif : cartes postales, photos, films
-
9. La carte postale : un musée hors les murs
-
10. L’esthétique de la carte postale
-
11. Histoires de carte postale
-
12. La carte postale en mode queer
-
13. Bons baisers de France
-
14. Bibliographie
-
15. Crédits et postface