L’intérêt marqué de Bishop pour la carte postale a considérablement influencé sa pratique des arts visuels, parmi lesquels l’aquarelle, le collage, la photographie, l’artisanat et la collection. Bishop aimait transformer les cartes qu’elle achetait ou les confectionner elle-même — et elle s’y employait avec talent. Ses altérations visaient souvent à gommer la séparation entre l’image et le texte1. Elle insérait par exemple des commentaires amusants dans l’image pour en « corriger » la qualité, l’échelle ou la perspective, comme sur cette image du centre-ville de Cox Cob dans le Connecticut, qu’elle commente ainsi : « Ils ont éliminé environ 200 voitures + les effets sonores ». Bishop était tout aussi attentive aux qualités visuelles du verso — timbre, signes de ponctuation (points de suspension et lignes diagonales indiquent les changements de paragraphe), espacement vertical ou horizontal, texte manuscrit ou tapé à la machine. Sur une carte « de Noël » adressée à Lloyd Frankenberg, des tampons rouges et verts font même office de message.

Bishop confectionnait souvent ses propres cartes. Sa première carte artisanale date de 1936 ; il s’agit d’une carte photographique représentant Bishop et Louise Crane en boxeurs (avec l’aide d’accessoires de studio). Bishop admirait la tradition des cartes artisanales et (voir Staff 67-68 et Willoughby 108) et elle en envoyait souvent à l’occasion d’une fête ou d’un événement particulier, comme le matador brodé acheté en Espagne pour Frani Blough ou encore l’oiseau en tissu et paillettes envoyé du Brésil à Polly Hanson pour la féliciter. Les décorations dont elle ornait les enveloppes et le papier à lettre rappellent d’ailleurs ce qu’était la carte postale à ses débuts (voir Staff 24-29 et 33-35). Certaines enveloppes sont décorées au tampon d’un globe terrestre ou scellées par une image de lézard en relief ; une carte réalisée par Bishop en 1950 pour Loren MacIver comporte dans sa partie supérieure une aquarelle de pommier dont le texte en dessous se fait le reflet.

Carte postale illustrant un homme en habit aristocratique XVIIIe siècle, assis sur un tapis orné et entouré de fleurs colorées.

Carte-collage à Rosalina Leão. Confectionnée par Elizabeth Bishop à partir d’une étiquette lithographiée pour boîte de cigares réalisée par Louis E. Neuman & Co., « Our Aristocratic Friend », Noël 1957 (reproduite avec l’aimable autorisation de Farrar, Straus and Giroux)

Bishop aimait associer reproduction photomécanique (technique sur laquelle repose la carte postale) et collage moderniste. Elle réutilisait volontiers de vieilles cartes « trouvées », fabriquait des cartes-collages à partir d’étiquettes (dont une étiquette lithographiée de boîte de cigares datant du XIXe siècle qu’elle transforma en 1957 en carte de Noël), choisissait parfois des reproductions de boîtes de Joseph Cornell ou bien un collage de Robert Motherwell comprenant un timbre déchiré. Ces exemples montrent qu’elle avait parfaitement conscience de cette capacité de la carte postale à jouer avec l’esthétique du collage pour la prolonger ou la transformer, un peu à la manière d’un cabinet de curiosités assemblant des objets disparates, trouvés ou recréés. Outre ces cartes-collages, elle fabriqua également des boîtes directement inspirées de Cornell qui ne sont pas sans rappeler d’autres poètes américains ayant eu une pratique artistique (tels que John Ashbery, Joe Brainard et Ray Johnson) et qui ont également beaucoup utilisé la carte postale, que ce soit dans des poèmes, des collages ou du mail art (voir Blom, Cran, Davis, Shamma).

‧ Notes

  1. Les cartes postales de Bishop mettent en lumière sa poétique visuelle, qu’Elizabeth Frost définit comme « une écriture qui explore la matérialité du mot, de la page ou de l’écran. En combinant texte et image et/ou en mettant en valeur la matérialité du médium, la poétique visuelle privilégie les actes du regard par rapport aux actes de lecture » (Frost, Elisabeth A. “Visual Poetics.” In A History of Twentieth-Century American Women’s Poetry. Éd. Linda A. Kinnahan. Cambridge : Cambridge U. Press, 2016, 339-358).