Les cartes postales, comme les lettres, contiennent souvent des informations concernant le cadre ou bien la source d’un poème qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Sur une carte plutôt banale de Harvard Yard envoyée à Loren MacIver dans les années 70, Bishop mentionne un élément-clé de « Poem » (« la fiche Bristol ») et son tout nouveau poème (qu’elle qualifie paradoxalement de « démodé »). Comment ne pas voir dans la fiche Bristol, objet de taille modeste mais à la portée considérable dans l’œuvre de la poète, une référence à la carte postale cartonnée ?

Carte postale montrant une rue urbaine du début du XXe siècle, avec hommes en hauts-de-forme et femmes en robes longues vus de dos.

Carte à Frani Blough Muser, photographie de foule à New York, dimanche de Pâques 1898, été 1976 (reproduite avec l’aimable autorisation de Farrar, Straus and Giroux)

Plusieurs cartes font mention de poèmes aujourd’hui perdus ou inachevés. Dans la première catégorie, on peut citer un poème ekphrastique sur l’Odalisque de Renoir (1870), dont l’orientalisme fait couler beaucoup d’encre depuis plusieurs décennies. Sur une carte postale de ce tableau envoyée à Margaret Miller en novembre 1949, soit exactement trente ans avant la publication en anglais de L’Orientalisme d’Edward Saïd, Bishop dit avoir envie « d’écrire un poème sur cette enfant algérienne ». On imagine mal des historiens de l’art parler de cette femme comme d’une enfant… Comment Bishop comptait-elle évoquer ce portrait iconique dans son poème ? Notons qu’après avoir raconté sa visite du musée (pour aller voir « l’odalisque » en train de la regarder), Bishop ajoute qu’elle-même a été dévisagée : « Je suis venue la regarder ce matin — juste après avoir été scrutée par une vingtaine de lycéennes — et je leur ai rendu la pareille ». Bien qu’il ne subsiste aucune trace de ce poème, l’intérêt de Bishop pour « l’enfant algérienne » est confirmé dans plusieurs poèmes publiés, notamment « Over 2,000 Illustrations and a Complete Concordance », où la voix poétique observe, « dans les bordels de Marrakech », « les petites prostituées à la peau grêlée / ten[ant] un plateau en équilibre sur la tête » (« in the brothels of Marrakesh / the little pockmarked prostitutes / balanc[ing] their tea-trays on their heads », voir Poems, 58).

Les textes au dos des cartes postales de Bishop ressemblent souvent à des poèmes en prose. Certains font penser aux poètes de l’École de New York, en particulier Frank O’Hara avec ses poèmes du style « je fais ci je fais ça ». C’est le cas d’une carte plutôt kitsch représentant une boîte de haricots à la bostonienne envoyée par Bishop à sa tante Grace le 9 novembre 1974, qui raconte, pêle-mêle, et avec une apparente désinvolture, une visite chez le dentiste et sa quête d’un tabouret pour sa « cuisine minuscule », le tout sur fond d’élection présidentielle. L’avant-dernier vers — « J’aimerais rester à la maison — mais je dois y aller » — fait écho à un vrai poème achevé par Bishop un peu plus tôt cette année-là, « Breakfast Song », dans lequel elle exprime le même tiraillement entre rester ou partir : « Aujourd’hui je t’aime alors / comment supporter de partir ? » (« Today I love you so / how can I bear to go », voir Poems, 327). Parmi les autres cartes postales de la sélection, une ou deux images se distinguent : sur une carte à Frani Blough Muser, les jets d’eau projetés par des bateaux-pompes sont comparés à des antennes de papillons de nuit (« larges » et « plumeuses ») ; dans un autre message, adressé cette fois à Loren MacIver, le lys asiatique est décrit comme « plus petit, pelucheux et rose »1. « Pardonne-moi mes envolées lyriques », s’excuse-t-elle auprès de Muser, consciente que la carte est en train de se métamorphoser en poème.

‧ Notes

  1. Sur la signification de la couleur rose dans la poésie de Bishop, voir Jo Gill.