Une industrie culturelle majeure

Au début des années 1910, on produit en France chaque année environ 800 millions de cartes postales. Les dessinateurs convoqués par l’industrie de la carte postale, en particulier par les grosses maisons d’édition, sont des illustrateurs et affichistes renommés, déjà omniprésents dans la presse illustrée ou satirique, comme Abel Faivre (1867-1945), Francisque Poulbot (1879-1946), Adolphe Willette (1857-1926), Hansi (1873-1951), Georges Scott (1873-1943) ou encore Lucien Laforge (1889-1952). Les illustrations de ces artistes parviennent à fixer une certaine représentation de la guerre dans les mentalités. Certaines de ces cartes, du fait qu’elles sont réalisées par des artistes reconnus, sont produites sous forme de séries de gravures fines à tirages limités et sont vouées à devenir des objets de collection. Ces cartes ne sont pas de prime abord destinées à soutenir une correspondance.

Fascicule imprimé présentant La Pochette de la Marraine : titre en grandes capitales, texte justifié à l'encre noire, représentation d'un personnage nommé 'l'As des cavernes' en haut à gauche et représentation intitulée 'Mercredi - une panne en Macédoine' montrant deux hommes à cheval tirés par un homme à pied en bas à droite.

La Pochette de la Marraine, fascicule explicatif, 1914. Voir l'enveloppe et le fascicule sur NuBIS.

La Pochette de la Marraine est une de ces séries de collection, considérée par ses éditeurs comme « inédite » et « précieuse à conserver ». Chaque pochette met en avant le travail d'un jeune artiste français mobilisé. Elle est imprimée sur un papier de qualité et, à travers un ensemble de sept cartes, illustre la semaine de permission du soldat qui retrouve sa marraine de guerre.

Portrait photographique en noir et blanc d'un homme en veste sombre et nœud papillon rayé.

Lucien Laforge. En ligne sur Wikipedia.

Si Lucien Laforge (1889-1952), illustrateur pacifiste et proche des courants anarchistes, reproduit dans sa pochette l'iconographie traditionnelle des tirailleurs sénégalais à cette époque, il innove en présentant son personnage sous un jour nouveau, menant une vie mondaine parisienne pendant sa permission.

Lundi, Lucien Laforge : tirailleur en veste bleue, pantalon jaune et chéchia rouge retrouvant une élégante en robe verte à volants et grand chapeau à plumes à la sortie du train, petit chien blanc bondissant à leurs pieds, foule de voyageurs sur le quai en arrière-plan.

Lundi, Lucien Laforge, 1914. En ligne sur NuBIS.

Mardi, Lucien Laforge : tirailleur couché dans un lit sous une couverture rose dans une chambre à papier peint rayé vert, servante vêtue d'une robe noire et d'un tablier blanc apportant une tasse sur un plateau, vêtements épars au sol, bouteille de vin et verre sur la table de nuit.

Mardi, Lucien Laforge, 1914. En ligne sur NuBIS.

Mercredi, Lucien Laforge : tirailleur assis sur un canapé vert, entouré de femmes coiffées de chapeaux sur fond rose, petit chien blanc au premier plan.

Mercredi, Lucien Laforge, 1914. En ligne sur NuBIS.

Jeudi, Lucien Laforge : tirailleur et femme drapée de vert assis dans une calèche conduite par un cocher vêtu de noir, silhouettes d'automobiles et chevaux en arrière-plan.

Jeudi, Lucien Laforge, 1914. En ligne sur NuBIS.

Vendredi, Lucien Laforge : scène de café-concert en aplats rouge et brun, groupe de spectateurs dont le tirailleur au premier plan, artiste en blanc sur scène à droite, pianiste et orchestre dans la fosse.

Vendredi, Lucien Laforge, 1914. En ligne sur NuBIS.

Samedi, Lucien Laforge : tirailleur au jardin zoologique devant un éléphant gris monumental et une girafe, accompagné d'une femme en robe verte à volants.

Samedi, Lucien Laforge, 1914. En ligne sur NuBIS.

Dimanche, Lucien Laforge : composition en diptyque — à gauche, un tirailleur fumant assis au pied d'un arbre sur fond rose à étoiles ; à droite, une femme en robe verte dans un intérieur, assise à une petite table ronde, le visage dans les mains, petit chien blanc au sol.

Dimanche, Lucien Laforge, 1914. En ligne sur NuBIS.

Carte postale lithographiée en couleurs d'Alberto Martini : créature squelettique géante manipulant comme des marionnettes quatre personnages squelettiques en uniformes militaires, foulant les territoires de la Belgique et de la France, avec un crâne au sol au premier plan. Un des personnages a le visage de l'empereur d'Autriche François-Joseph Ier, un autre celui de l'empereur d'Allemagne Guillaume II.

I. Atto della Danza Macabra Europea. Danza Macabra N. 2. Alberto Martini. En ligne sur NuBIS.

La série de cartes postales réalisées par l’artiste italien Alberto Martini (1876-1954) en 1915, intitulée Danza Macabra Europea (La Danse Macabre), fait également partie d'un type de cartes d'artiste à collectionner. Il s’agit de 54 cartes postales narratives numérotées, particulièrement sinistres, qui dépeignent l’atmosphère mortifère qui s’abat sur l’Europe dès 1914 et proposent une satire acérée et antimilitariste de l’impérialisme germanique.

Carte postale en noir et blanc d'Alberto Martini : visage monstrueux aux globes oculaires en forme de crânes plongeant un regard menaçant sur un squelette minuscule (Bülow) happé par une langue bestiale, rochers et gouffre sombre en arrière-plan.

Comment nous regarde l'Allemagne !, Alberto Martini. En ligne sur NuBIS.

Carte postale en noir et blanc d'Alberto Martini : six figures squelettiques pendues à des cordes étiquetées des noms de nations (Italie, Serbie, Pologne…), au-dessus d'un personnage monstrueux ayant le visage de l'empereur d'Autriche François-Joseph Ier, portant la croix de fer et émergeant d'une eau sombre.

Patriotisme Autrichien, Alberto Martini. En ligne sur NuBIS.

La carte n°32, intitulée Il Suicidio Europeo (Le Suicide Européen), représente l'Europe comme un monstre polycéphale se dévorant lui-même, tandis que les autres nations (États-Unis, Belgique, Turquie, Japon) contemplent sa danse de la mort.

Sur la dernière carte de la série, le monstre est détruit suite à l'explosion suscitée par un bâton portant l'inscription "Alleanza" (Alliance).

Carte postale en couleurs d'Alberto Martini : monstre polycéphale aux crânes étiquetés des noms des puissances européennes se dévorant lui-même, ses membres recouvrant la Belgique prostrée au sol, tandis qu'une tête étiquetée « America » observe la scène depuis la droite.

Le Suicide Européen, Alberto Martini. En ligne sur NuBIS.

Dernière carte de la série d'Alberto Martini : squelette éclaté en fragments projetés vers le haut par une explosion centrée sur un bâton portant l'inscription Alleanza, petite figure squelettique brandissant un fusil sur la colline de Trieste à gauche.

La dernière Danse Macabre, Alberto Martini. En ligne sur NuBIS.

Les cartes à système

FRENCH complète JOFFRE, carte à système coulissant. En ligne sur NuBIS.

Le fonds de cartes postales conservé par la Bibliothèque comprend un ensemble tout à fait exceptionnel de 106 cartes dites « à système ». Il s’agit de cartes dotées d’ingénieux dispositifs physiques ou optiques qui s'animent, bien souvent destinés à appuyer la dimension satirique en modifiant l’aspect de la carte pour créer un effet de surprise comique. On retrouve ainsi des cartes à disques, à trous, à tirettes, à mouvements, à volets, à dépliants… mais aussi quelques cartes, plus rares, animées par des systèmes optiques réalisés à l’aide d’un jeu de calques ou d’un jeu de lumière, dont les conditions de production sont encore peu documentées. Les systèmes permettent de multiplier les caricatures, de transformer les traits des personnages moqués en animaux ou créatures monstrueuses et grotesques, ou bien d’animer une situation humoristique.

Ci-dessous, deux exemples de cartes à système dépliant : une carte allemande surgissante (pop-up) figurant un soldat allemand en Hercule qui règne sur ses ennemis français et russes, eux-mêmes agrippés par leurs alliés ; la seconde est une carte française qui, par le même procédé dépliant, incite à faire attention au gaspillage alimentaire en temps de pénurie. La troisième carte est une création franco-britannique qui, par le biais d'un trou derrière lequel on glisse une photographie, permet sur un ton moqueur de prendre les traits de Guillaume II.

Der Herkules von 1914, carte à système dépliant. En ligne sur NuBIS.

Utilisez les Restes : Le Gaspillage épuise la France, carte à système dépliant. En ligne sur NuBIS.

Carte à système à trou (Son Portrait Vivant / His Living Portrait) : buste d'un officier en grand uniforme tenant un globe et une badine, casque à aigle impérial, visage remplacé par un ovale découpé dans lequel le destinataire glisse sa photographie.

Son Portrait Vivant, carte à système à trou. En ligne sur NuBIS.

Les cartes à systèmes en fonctionnement

Cette vidéo réalisée à partir de plusieurs prises de vue de chaque carte, met en mouvement en 3D différents types de cartes postales à système, afin de visualiser leur fonctionnement.

Les cartes postales à système (1914-1918), (BIS/B. Sahel). Voir la vidéo sur YouTube.

Une pratique répandue aux amateurs

Des cartes originales

Carte aquarellée humoristique figurant un homme en tablier, perché sur une échelle, collant avec un pinceau une affiche intitulée « PERDU — 1 Pomme de Terre — Bonne Récompense » sur un mur, observé par quatre badauds, légendée « Les Patates ! 1917 ».

Les Patates !, anonyme, 1917. En ligne sur NuBIS.

Outre les cartes produites massivement par divers procédés de gravure (lithographie, photogravure, impression offset…), un grand nombre d’illustrateurs amateurs s’attache également à la réalisation de cartes postales à des fins épistolaires. Cela permet d'envisager l'ampleur du phénomène.
Ces cartes originales sont réalisées au crayon, aux crayons de couleur, à l’aquarelle, à l’encre ou encore aux pastels.
Bien souvent, ces cartes originales s'inspirent du quotidien de celui ou celle qui les réalise, au front comme à l'arrière.
Ainsi, sur la carte intitulée Les Patates !, le dessinateur reproduit une situation comique inspirée de la pénurie alimentaire de 1917.

Carte à l'encre et aquarelle d'A. Bognard : une grande main saisissant un casque à pointe allemand, une autre main saisissant par les cheveux un soldat épouvanté aux traits caricaturaux, titre manuscrit « Drôle d'histoire (vécue en Avril 1917 au V…) du lieutenant Caillaux ».

Drôle d'histoire (vécue en Avril 1917 au V…) du lieutenant Caillaux. En ligne sur NuBIS.

Ci-dessus, un dessinateur qui signe A. Bognard s'inspire de la vie quotidienne au front pour réaliser à l'aquarelle une histoire en 16 parties. Tout en caricaturant le quotidien dans les tranchées, cette « drôle d'histoire » propose tout de même une représentation rare de la vie militaire. Ce que les soldats soupçonnent être un espion ennemi, et qui engendre l'inquiétude de l'état-major et la mobilisation d'engins de siège, s'avère en fait être un rat qui se promenait dans les tranchées.

D'autres s'inspirent plutôt de l'iconographie omniprésente dans l'illustration, la presse satirique et les cartes postales, et vont parfois jusqu'à recopier soigneusement des cartes d'artistes reconnus, avec plus ou moins de talent…

Caricature au crayon d'un soldat allemand au profil émacié et grimaçant coiffé d'un casque à pointe orné d'un crâne, légendée « Type de la KULTUR teutonne — Les conséquences du pain K.K. »

Type de la KULTUR teutonne. Les conséquences du pain K. K., signature illisible. En ligne sur NuBIS.

Un médium d'actualité

Ces artistes amateurs entretiennent parfois une correspondance soutenue qui tient souvent compte de l’actualité de la guerre, en s’appropriant l’imagerie satirique qui circule dans la presse illustrée et l’édition de cartes postales.

Ce dessinateur dont on déchiffre difficilement la signature (un certain Robert), réalise près d'une centaine de cartes satiriques à la plume et à l'aquarelle entre 1914 et 1915, en s'inspirant de l'actualité immédiate de la guerre.

Carte aquarellée satirique de Robert : officier britannique campé sur la côte d'Angleterre observant un général allemand en train de se noyer dans la Manche, drapeau tricolore de l'Empire allemand submergé au premier plan, légendée « Tentative allemande inutile sur Douvres, Déc. 1914 ».

Tentative allemande inutile sur Douvres, 1914. En ligne sur NuBIS.

Carte aquarellée satirique de Robert : soldat allemand transi pleurant dans un paysage enneigé de Prusse orientale, drapeau russe planté sur une colline en arrière-plan, légendée « Les Allemands en Prusse orientale après leur défaite de Pologne, 15 nov. 1914 ».

Les allemands en Prusse orientale après leur défaite de Pologne, 1914. En ligne sur NuBIS.

Correspondance illustrée

Dans la collection de la Bibliothèque de la Sorbonne, on trouve une vingtaine de cartes de l'artiste amateur R. Duhan, qui, depuis Bordeaux, en attendant sa mobilisation civile, adresse un grand nombre de cartes aquarellées satiriques, pleines d'humour, à son ami J. Saulnier, soldat au 18ème COA. Au dos, il relate la vie à l'arrière et prend des nouvelles de leurs amis au front. Son destinataire, posté au Mans, lui envoie en retour des « cartes-vues » de paysages.

Carte aquarellée de R. Duhan : caricature satirique de deux soldats, l'un allemand et squelettique à la carnation verdâtre tenant une pancarte « Craint l'humidité », l'autre de dos portant un plan des « Fossés Hindenburg », avec légende manuscrite en bas.

Avez-vous songé aux Américains, Maréchal ? …, R. Duhan, 1917. En ligne sur NuBIS.

Dos manuscrit d'une carte postale de R. Duhan datée de Bordeaux le 5/23/17 : texte à l'encre noire en écriture cursive sur fond blanc, signé « R. Duhan ».

« […] Bien cher ami. Tous mes remerciements pour vos bonnes nouvelles. Dès l'instant que j'aurai bientôt le plaisir de vous serrer les phalanges, on pourra causer mieux que par cartes. Ici, rien de bien particulier à vous signaler. Duand turbine toujours, Claverie est toujours à Taza ou au milieu des bleds marocains et celui qui signe attend la mobilisation civile, c'est le rêve. »

Dos manuscrit d'une carte postale de R. Duhan datée de Bordeaux le 16 septembre 1916 : longue lettre à l'encre en écriture cursive adressée à « Mon cher Saulnier », signée « Duhan ».

« […] Encore un joli coin du Mans que je finirais par connaître comme si je l'avais parcouru ; grâce aux jolies vues que je reçois de vous. Votre carte m'est arrivé en même temps que celle de Claverie (Alfred) qui se dit toujours heureux à Mogador [Essaouria]. Pour se distraire, il fait de la photo, sa carte en est une, faite par lui, et où il se représente sur la galerie d'une tour carrée dans la pose d'un muezzin disant sa prière. Le geste n'est pas réussi, car il a tout l'air de faire « Kamerad » […]. »

Carte aquarellée de R. Duhan : trois soldats français en capote bleue dans une tranchée, deux fumant le cigare, le troisième lisant un journal, légendée « Le porc devient de plus en plus rare en Allemagne — Wolff. — Parbleu ! On fait des prisonniers tous les jours. »

Le porc devient de plus en plus rare en Allemagne …, R. Duhan, 191. En ligne sur NuBIS.