Malpropreté, humour grossier et licencieux comme moyens de mobilisation transversaux

Carte à système, position 1 : un soldat allemand barbu en uniforme, sabre au côté, tient son casque à pointe retourné sous le derrière d'un teckel juché sur un muret sur lequel est inscrit « Fabrication du pain KK ». Les déjections de l'animal tombent dans le casque.
Carte à système, position 2 : un soldat allemand barbu en uniforme, sabre au côté, tient son casque à pointe retourné sous le derrière d'un teckel juché sur un muret sur lequel est inscrit « Fabrication du pain KK ». Les déjections de l'animal tombent dans le casque.

Fabrication du pain KK, carte à système. En ligne sur NuBIS.

« L’on regardait presque avec stupeur les images idiotes des cartes postales représentant la famine à Berlin : (…) – où jamais sans doute, la niaiserie, la malpropreté, la laideur de la bêtise populacière ne s’étaient révélées d’une manière plus compromettante et plus honteuse. » — André Gide, Journal, p. 476 (entrée du 27 août 1914, cité par P. Brouland et G. Doizy, La Grande Guerre des cartes postales).

Carte postale colorée bilingue : près d'un poteau-frontière indiquant « France / Deutsch », un soldat allemand au casque à pointe assis par terre dévore le derrière d'un camarade debout. Un autre soldat semble sautiller en se grattant la tête.

Les soldats de Guillaume ont faim = Wilhelm's soldiers are hungry…, F. Lafon, 1914. En ligne sur NuBIS.

Une grande partie des cartes postales satiriques ont un caractère outrageant et licencieux, et l’illustration relève d’un humour bien souvent obscène ou scatologique prisé par la caricature. Si une élite sociale ou culturelle peut reprocher à ces images leur caractère « populaire », il s’agit cependant d’un moyen de mobilisation transversal, apprécié de tous pendant la guerre. Le pain KK est du pain béni pour les iconographes, qui y voient un moyen facile de moquer la coprophagie supposée de l'ennemi et de faire rire l'arrière.

Carte aquarellée : un gros soldat russe barbu met sa main sur les yeux d'un officier allemand en uniforme et casque à aigle, qui se tient courbé, la main sur le ventre, au-dessus d'un récipient tendu par un soldat français en uniforme bleu et rouge.

Je vois bien qu'il va falloir que je rende l'Alsace et la Lorraine. En ligne sur NuBIS.

La carte intitulée Je vois bien qu'il va falloir que je rende l'Alsace et la Lorraine est une copie quelque peu maladroite d'une carte imprimée en 1914 dont l'iconographie s'inscrit dans la thématique revencharde des provinces perdues en 1870. On y retrouve Guillaume II, malade, contraint de régurgiter ce qu'il a pris.

Carte postale en trois vignettes : un même officier allemand, ressemblant à l'empereur Guillaume II, est représenté avec un casque qui se déforme progressivement — casque rutilant surmonté d'un aigle à gauche, casque ayant perdu son aigle au milieu, puis casque en forme de pot de chambre à droite.

Les transformations d'un casque, Lesnit. En ligne sur NuBIS.

Le procédé graphique séquencé, dont on voit un exemple ci-dessus, est utilisé dans les cartes postales horizontales. Il permet souvent d'évoquer l'évolution d'une situation ou la déchéance graduelle, le plus souvent autour de la figure de Guillaume II.

La permission : humour grivois et pornographique

Le thème de la permission est largement représenté dans les cartes postales, notamment à travers des scènes romantiques ou grivoises, plus ou moins bien tolérées par la censure - comme l'illustre cette citation de l'hebdomadaire Le Cri de Paris.

Carte en phototypie sépia : un poilu enlace une femme près d'une machine à coudre, une chaise est tombée au sol, un petit chien bondit à leurs pieds. Légende « Enfin seuls…! » en bas.

Journée du Poilu. 25 et 26 décembre 1915. Enfin seuls… !, A. Willette. En ligne sur NuBIS.

« Mais il y a celle de Willette qui représente un poilu revenant au domicile conjugal et disant à sa femme assise devant une machine à coudre : « Enfin seuls ! » « Enfin seuls », éveille, paraît-il, chez certains parlementaires des idées que leur pudeur ne peut supporter. […] » (Le Cri de Paris, revue hebdomadaire satirique, numéro du 19 décembre 1915, cité par P. Brouland et G. Doizy, La Grande Guerre des cartes postales)

Carte postale colorée : une femme en corset et jupon court, portant un képi rouge et bleu, surgit d'un œuf de Pâques tricolore qui s'ouvre en deux par le milieu. Elle tient un casque à pointe collé sur son derrière. Un coq gaulois en bas à gauche, un angelot coiffé d'un képi en haut à droite.

1915. Joyeuses Pâques, F. Lafon. En ligne sur NuBIS.

Certains journaux ou éditeurs se spécialisent même dans l'imagerie érotique, tandis que les cartes postales se concentrent souvent sur le théâtre que devient la chambre conjugale. Les dessins satiriques sont plus ou moins suggestifs : ils représentent bien souvent les soldats permissionnaires, de retour au foyer, prompts à « préparer la classe de 1937 ».

La figure des « marraines de guerre », femmes de tous milieux qui entretiennent de 1915 à 1917 une correspondance régulière avec les soldats au front, est également prisée des dessinateurs, bien souvent pour en moquer les ambiguïtés.

Carte postale en noir et blanc : un poilu casqué arrive chez lui en courant, bras ouverts vers sa femme, un enfant joue au sol avec un cheval de bois et un sabre. Dialogue imprimé en dessous.

Les Six Jours, CH-Léo, 1916. — Elle : « Enfin tu vas te reposer. » — Lui : « Impossible. Service commandé : préparation de la Classe 37. » En ligne sur NuBIS.

Carte postale en noir et blanc : un soldat et une femme enlacés au lit, casque et effets militaires accrochés au montant. Texte imprimé à droite.

Amour et Devoir, CH-Léo, 1916. — « Julie ! Je vais bientôt quitter ton corps pour rejoindre le mien. » En ligne sur NuBIS.

« Graines de Poilus ». Le jeu et l'enfance au service de la propagande de guerre

Carte aquarellée minimaliste : trois enfants miniatures dans le coin en haut à gauche — une fillette en costume d'infirmière et deux garçons en costumes de poilus, dont un ayant un bras en écharpe et une béquille. Grand espace vide à droite.

[Enfants habillés en infirmière et en soldats, dont un blessé]. En ligne sur NuBIS.

Dans la continuité des années d'avant-guerre et de la carte fantaisie de la Belle Époque, les enfants tiennent une place importante dans l’iconographie des cartes postales. Dans ces scènes qui servent un discours à la fois nataliste et belliqueux, les enfants, des « graines de poilus », jouent à la guerre sur un mode ludique, déguisés en soldats ou en infirmières. Ce motif fait notamment l'objet de nombreuses illustrations par Poulbot (créateur de l'iconographie du gamin montmartrois qui prendra son nom), mais aussi par des illustrateurs anonymes, adultes comme enfants eux-mêmes. Au même titre que les jeux et jouets patriotiques fabriqués pendant le conflit, ces cartes diffusées massivement visent à entretenir une propagande de guerre anti-allemande auprès des plus jeunes.

Carte photographique colorisée : un jeune enfant en robe rayée blanche et rouge et képi rouge peint un slogan au pinceau sur un mur. Il porte un petit fusil en bandoulière. Un pot de peinture est posé au sol.

On les aura les boches, série « Graine de Poilu ». En ligne sur NuBIS.

Carte aquarellée : deux fillettes en costumes traditionnels alsacien et lorrain dorment côte à côte dans un lit sous un drapeau tricolore.

[Deux enfants vêtues des costumes traditionnels de l'Alsace et de la Lorraine endormies sous un drapeau tricolore]. En ligne sur NuBIS.

La carte ci-dessous est adressée par un enfant à son père après que ce dernier lui a offert une boîte d'aquarelle. On perçoit, grâce au texte manuscrit au verso, la part de l'imaginaire de guerre dans l'esprit de l'enfant, ainsi que sa mise en scène au service du patriotisme.

[Enfants jouant aux soldats], 1918. En ligne sur NuBIS.

« […] Mon cher petit papa, Je te présente ma première carte coloriée par ta gentille boîte d'aquarelle de dimanche dont je te remercie encore une fois. J'ose espérer que tu ne te moqueras pas trop de mon premier travail : Le soldat à table qui te représente est en train de juger un sale Boche gardé par deux jeunes soldats. Nous allons continuer à être sages pour vous faire plaisir et afin que le petit Jésus fasse finir les bombardements de Paris pour que nous puissions rentrer le plus tôt possible. […]. »