« Ce fut en 1856 qu’un chariot attelé de bœufs, escaladant le lit d’un torrent desséché, mena vers la colline de Ligoure, un vieillard sec et dur au visage énergique. »

Le « vieillard » est Frédéric Le Play, ainsi décrit en 1942 par son arrière-petite-fille Geneviève. Le qualificatif est tout relatif, car à cette date Le Play n’avait que cinquante ans et la plus grande partie de son œuvre devant lui, mais l’acquisition de Ligoure n’en marque pas moins une étape importante dans sa vie, jusque-là partagée entre Paris, ses voyages à travers l’Europe et les séjours dans sa Normandie natale, également patrie de sa belle-famille. En s’implantant dans le Limousin, il faisait à dessein choix d’une région de métayage, un mode de faire-valoir dans lequel propriétaires et exploitants partagent les frais et les fruits du sol, créant de facto une solidarité très prisée par l’auteur des Ouvriers européens. Autant qu’une résidence champêtre, Ligoure fut pour Le Play le terrain de ses expériences : créer un domaine agricole moderne et rentable, promouvoir un modèle de relations sociales apaisées, réussir enfin la constitution d’une « famille souche » attachée à la transmission de son patrimoine.

Photographie d'un homme assis, de trois quarts, une main dans l'une de ses poches.

Portrait de Frédéric Le Play (1806–1882). En ligne sur Wikimedia Commons. © Collections de la Société d'économie et de sciences sociales.

L’homme de ce programme fut pour une bonne part son fils unique, Albert Le Play (1842–1937). Marié en 1867 à Marie Chevalier, fille de l’économiste Michel Chevalier (ami de Le Play et lui-même originaire de Limoges, il avait aiguillé dix années plus tôt les recherches de Frédéric vers cette région), de qui il eut sept enfants, Albert fut le véritable maître d’œuvre du Ligoure leplaysien, résidant sur place, selon la volonté de son père, la plus grande partie de l’année. D’une superficie de 400 hectares environ, la terre de Ligoure se composait de huit métairies. Trois d’entre elles furent réunies en 1867 par Albert en une exploitation unique de 125 hectares, pour laquelle il versait un fermage à son père, et entièrement aménagée selon des techniques modernes de culture et d’élevage qui lui valurent, en 1879, une prime d’honneur au concours de la Société d’agriculture de la Haute-Vienne. Les métairies reçurent elles aussi des améliorations. L’ancien château, dans un état proche du délabrement, fut remplacé par étapes en une maison d’habitation plus confortable, au cœur d’un grand parc enclos de murs.

Peinture d'un homme de trois quarts, la tête soutenue par une main, air pensif, costume noir sur fond noir.

Portrait d'Albert Le Play (1842–1937). En ligne sur Wikimedia Commons.

Photographie en noir et blanc : façade symétrique d’un château, deux pavillons d’angle à hauts toits, lucarnes cintrées, murs de moellons, perron central.

La façade sud du nouveau château de Ligoure tel que l’a connu Frédéric Le Play, avant les agrandissements de 1880 et 1892. © Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel. Communauté d’agglomération Limoges Métropole. P. Rivière (reproduction extraite de Ligoure en Limousin de Béatrice Thomas-Mouzon), 1997.

Le destin de la famille Le Play s’est attaché durablement à ce lieu. C’est dans le cimetière de la commune, au Vigen, que fut inhumé Frédéric à son décès en 1882. Albert s’est imposé, dans sa région, comme une véritable « autorité sociale », selon l’expression de son père : conseiller municipal du Vigen pendant plus de trois décennies, il représenta la Haute-Vienne au Sénat entre 1892 et 1900 sous les couleurs des républicains modérés et publia, de 1876 à 1914, un Almanach du colon limousin pour diffuser le progrès que lui-même dispensait comme médecin auprès des populations rurales. Avec son arrière-petite-fille Béatrice Thomas-Mouzon (1925–2020), dernière représentante de la lignée sur place, Ligoure prit une nouvelle direction. Le château, géré et entretenu par une association en contrepartie d’un loyer symbolique, est devenu un centre d’accueil de groupes, dans une logique non marchande et autogestionnaire ; les exploitations ont été confiées à de jeunes agriculteurs, souvent néo-ruraux. Le « château sans maître » continue en somme d’explorer, quoique selon des modalités très différentes, la notion de communauté chère à Frédéric Le Play.

Photographie en noir et blanc d'un château vu de trois quarts, arbres devant la façade.

Château de Ligoure, reproduction d'une plaque de verre d’Albert Le Play réalisée par Freddy Le Saux. © Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel. Communauté d’agglomération Limoges Métropole. F. Le Saux (reproduction à partir de la collection particulière de Béatrice Thomas-Mouzon), 1998.

La partie de la correspondance de ce dernier conservée sur place est principalement constituée de ses lettres à Albert, entre 1865 et 1882, et des réponses de ce dernier (pour le seul premier semestre de 1869). Elle est disponible dans une collection dédiée sur NuBIS. Elle permet de suivre les étapes de la rénovation du domaine. Toujours à l’affût des dernières innovations, dont il se tient informé grâce à ses relations multipliées dans les milieux scientifiques, Frédéric Le Play donne à Albert conseils et instructions. Il lui demande de lui faire parvenir ses plans d’aménagement, et les corrige. Père et fils recourent volontiers au dessin : plans, coupes, élévations, croquis. Aucun aspect de la constitution ou de la gestion d’un grand domaine rural n’est laissé de côté : l’écoulement des eaux, la plantation d’arbres le long d’une allée nouvelle, la conservation des céréales, l’aménagement d’une porcherie, la valorisation des matières fécales (humaines aussi bien qu’animales), la fabrication et l’usage des engrais (comment obtenir du « noir animal » ?)… sont autant de questions traitées au fil de ses lettres. Une vraie plongée dans la culture agronomique et plus largement matérielle du XIXe siècle !

Pour être techniques, les échanges n’en sont pas moins parfois vifs. Frédéric reproche à son fils de se lancer dans des travaux sans avoir mûri ses projets et de ne pas lui vouer suffisamment de gratitude pour les sacrifices consentis afin de l’établir à la tête de Ligoure. Albert, de son côté, ne paraît pas avoir bien vécu cette tutelle, exercée à distance qui plus est. Cette correspondance permet ainsi d’apprécier les principes sociaux et familiaux de Le Play à l’épreuve de sa relation concrète avec son fils et des contingences d’une exploitation agricole, mais aussi l’harmonie de sa pensée autour du primat de l’observation et de l’expérience : « Je lis avec beaucoup d’intérêt tes travaux de labour et de drainage : je ne sais si tu es dans la bonne voie ; mais il est évident qu’en suivant de près ces travaux, tu arriveras à trouver la méthode de Ligoure. Tu fais pour la réforme de notre culture, ce que j’ai fait pendant 40 ans pour la Réforme Sociale. Tu arriveras au but, surtout si tu as la modestie d’étudier ceux qui font depuis 40 ans, ce que tu commences aujourd’hui » (17 mars 1869). Les lettres des années 1870 sont du reste plus apaisées, à mesure qu’Albert s’installe dans son rôle de chef d’exploitation et de père de famille nombreuse. Les lettres de Frédéric à sa belle-fille Marie, dont quelques-unes sont toujours conservées à Ligoure, sont l’occasion pour le grand-père de partager ses vues sur l’éducation de jeunes enfants et de faire état des progrès de son entreprise de réforme sociale.

Feuillet de papier quadrillé portant trois lignes manuscrites, posé sur une lettre manuscrite dont il masque une partie.

« Que d’illusions ! » : note jointe à l’une des dernières lettres de Le Play (dans une lettre à Emmanuel de Curzon, 7 février 1882). En ligne sur NuBIS.

La défaite des armées françaises et la chute du Second Empire, vécues à Paris par Le Play (les lettres du mois d’août 1870 en offrent une saisissante chronique), accompagnent en effet un tournant dans sa réflexion et conduisent à la création des « unions de la paix sociale ». La correspondance des années suivantes donne un bon écho de l’activité déployée par Frédéric dans les milieux conservateurs français et européens. « Que d’illusions ! », écrit pourtant une main inconnue (celle d’Albert ?) sur une note annexée à l’une de ses dernières lettres. Qu’il soit matériel, intellectuel ou moral, l’héritage de Le Play est décidément inséparable de sa permanente réinterprétation.

Bibliographie

  • Jean-Augustin BARRAL, L’agriculture, les prairies et les irrigations de la Haute-Vienne, Paris, Imprimerie nationale, 1884, p. 364–400. En ligne sur Gallica.
  • Adrien DELOR, « Frédéric Le Play à Ligoure. Lettres et souvenirs », dans La Réforme sociale, 1er–16 août 1906, p. 236–271. En ligne sur Gallica.
  • Geneviève LE PLAY, « F. Le Play à Ligoure », dans la Revue des Deux Mondes, huitième période, vol. 72, n° 3, 1er décembre 1942, p. 312–320.
  • Béatrice THOMAS-MOUZON, Ligoure en Limousin, Le Vigen, 1990.
  • Philippe GRANDCOING, Les Demeures de la distinction. Châteaux et châtelains au XIXe siècle en Haute-Vienne, Limoges, PULIM, 1999 (en particulier p. 163–167).
  • Yves LE GUILLOU (avec la collaboration d’Odile HESS, Martin HERZHOFF et Amance PÉLISSIER), Ligoure, le château sans maître. Esquisse d’une terre pour le monde d’après, Paris, Le Phare d’utopie, 2020.