Frédéric et Augustine : le couple Le Play
Augustine Fouache (1819–1892) est âgée de dix-huit ans quand elle unit son destin, le 19 décembre 1837, à celui de Frédéric Le Play. Elle est la fille d’un constructeur de navires havrais. Pour son époux, fils d’un officier subalterne des douanes, c’est incontestablement un « beau mariage », même si le jeune ingénieur des mines, qui a déjà rempli diverses missions pour le compte du gouvernement, fait partie de la « bourgeoisie à talents » chère à la monarchie de Juillet. Cette union le rapproche aussi de sa Normandie natale, en particulier du Havre où vivent encore, à cette date, sa mère et sa sœur.
La relation entre les époux est essentiellement documentée par leur correspondance, que conserve la Société d’économie et de science sociales, héritière de la Société internationale des études pratiques d’économie sociale créée par Le Play en 1856. Elle a été remise à la Société en 1986 par Germaine Le Play, veuve du docteur Albert-Émile Le Play, petit-fils de Frédéric et Augustine, et est disponible sous la forme d’une collection sur NuBIS. Les lettres de ce fonds se répartissent en deux lots. Celui des « lettres écrites en voyage », qui comporte également des lettres de Frédéric à sa mère Rosalie Auxilion, a été partiellement édité en 1899 par son fils Albert sous le titre Voyages en Europe 1829–1854. L’autre, dit des lettres « écrites hors voyage », regroupe divers éléments de correspondance adressés par Frédéric à Augustine dans diverses occasions de séparation : les villégiatures d’Augustine dans sa famille, au Havre, puis dans la propriété du couple à Ligoure (Haute-Vienne), lorsque Frédéric est retenu à Paris ou ailleurs par ses activités professionnelles, le séjour de l’un ou de l’autre aux eaux, à Aix-les-Bains, Bagnères-de-Luchon ou Néris-les-Bains, ou encore quelques voyages (incluant le long séjour londonien de Frédéric pour l’exposition universelle de 1862) qui n’ont pas été retenus dans l’ouvrage précité. L’ensemble est chronologiquement déséquilibré, la quasi-totalité de ces lettres étant antérieures au début de la décennie 1860. Il l’est plus encore dans l’économie des échanges conjugaux, puisque seules les lettres de Frédéric ont été conservées. Au moins une lettre d’Augustine à sa belle-fille Marie Chevalier figure dans les archives familiales au château de Ligoure. Six autres adressées à Emmanuel de Curzon se trouvent dans le fonds d’archives de ce dernier, à la médiathèque François-Mitterrand de Poitiers. Elles prolongent la correspondance entre celui-ci et Frédéric Le Play. Il faut espérer que d’autres lettres encore à découvrir rendent davantage la parole à Madame Le Play. Les lettres de Frédéric Le Play à son fils Albert, conservées à Ligoure et en ligne sur NuBIS, ne sont pas à négliger : les nouvelles qu’il y donne de « [sa] femme », ainsi qu’il la désigne le plus souvent (plutôt que « ta mère », ce qui est en soi significatif), participent aussi à dessiner le portrait du couple.
« Nous sommes arrivés à Bruxelles ». Un court déplacement en Belgique pour y rencontrer le comte Demidoff, son employeur russe, est l’occasion pour Frédéric de donner de ses nouvelles à son « petit ange » (19 octobre 1838). En ligne sur NuBIS.
Les sujets que Frédéric aborde avec Augustine sont variés. Ils donnent une idée du train de vie d’une famille bourgeoise au XIXe siècle : aménagements intérieurs, acquisition de mobilier (du lit d’enfant au vase d’aisance !), achat et envoi de denrées alimentaires… Une attention particulière est portée au personnel de maison, en particulier aux cuisinières, aux soins desquelles Frédéric est d’autant plus sensible que leurs services sont ceux qui ont le plus d’effets sur son existence domestique. Les déplacements de l’un ou l’autre membre du couple font l’objet de longs développements. Ils exigent en effet une minutieuse planification. Les trajets d’Augustine entre Le Havre et Paris, qui combinent encore train et malle-poste dans les années 1840, nécessitent toute une organisation. Les questions d’argent ne sont pas négligées. Certes, sur ce chapitre, c’est à Frédéric que reviennent les décisions, mais il rend également compte, à l’occasion, des mauvais résultats d’un placement ou bien passe par son épouse pour transmettre des ordres à son agent de change. « Je prends plaisir avec ma femme à consulter journellement le compte rendu de la bourse » écrit-il en 1881 à leur fils Albert, ce qui laisse à penser que ces questions n’étaient pas complètement étrangères à Augustine. Les lettres écrites depuis Paris pendant les étés 1843, 1847, 1848 et 1849 sont une fenêtre ouverte sur la sociabilité et les loisirs de Frédéric pendant cette période de « veuvage », où il occupe son temps libre par la lecture et les sorties au spectacle : théâtre, mais aussi cirque et bals publics. Une lettre du 19 juillet 1847 relate ainsi avec force détails les tableaux joués au « Château Rouge », sur le thème des « derniers jours de Pompéi ».
Henry Emy, « Paris l’été, n° 7. Au bal du Château-Rouge », estampe, Musée Carnavalet, Histoire de Paris, G.11872 (CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris). Les loisirs de Frédéric Le Play en été ne diffèrent pas de ceux de bon nombre de Parisiens de la monarchie de Juillet finissante.
Un point d’attention notable de cette correspondance, à la fin des années 1840, est l’éducation d’Albert, unique enfant du couple, né le 27 juin 1842. On sait l’importance de la transmission dans l’œuvre de Le Play. « La seule récompense que j’ambitionne en ce monde après y avoir fait mon devoir est de laisser après moi un successeur qui sache faire le sien et qui continue une bonne tradition » écrit-il à Augustine en 1862 en la priant de féliciter le jeune homme après sa réussite à un examen. Ce souci se manifeste très tôt. L’enfant est invité, à peine célébré son cinquième anniversaire, à « travailler comme un homme ». Le Play porte un soin particulier à l’apprentissage des langues. C’est par sa bonne, originaire de ce pays (et sélectionnée sur ce critère) qu’Albert est initié à l’allemand, avant de le travailler sous la forme de leçons et d’exercices, comme d’ailleurs l’anglais, pour lequel il bénéficie, à l’âge de sept ans, d’une institutrice. L’activité physique, en lien avec la santé de l’enfant, n’est pas négligée, qu’il s’agisse de lui apprendre à nager ou de développer en lui le goût du jardinage. Les lettres à Augustine sont pour Frédéric l’occasion d’exposer ses conceptions pédagogiques. Tout en prônant le travail régulier, il croit aux vertus d’une éducation jouant sur les inclinations naturelles de l’enfant pour mieux les orienter : « Le point auquel il faut sans cesse s’appliquer en éducation est de faire aimer aux enfans ce qui leur est utile, et il y a mille moyens d’arriver au but quand on y pense sans cesse », le premier étant de « paraître soi-même y porter un très vif intérêt » (4 août 1849). Il souhaite, à ce titre, que son épouse prenne une part active à la formation intellectuelle d’Albert, sans rencontrer toujours le succès escompté. Un projet de voyage familial à travers l’Allemagne en 1849, source manifeste de tension entre les époux, est finalement abandonné devant le peu d’enthousiasme d’Augustine.
« Dis à Albert que j’espère qu’il va travailler comme un homme à présent qu’il a 5 ans accomplis. » L’enfant avait célébré son anniversaire deux jours auparavant (lettre du 29 juin 1847). En ligne sur NuBIS.
Dans la conception leplaysienne de la famille, telle qu’elle s’exprime notamment dans La Réforme sociale en France, le rôle idéal confié à l’épouse est le « gouvernement du foyer », dont les intérêts sont, à l’extérieur, confiés à l’époux. S’il est vrai que Le Play ne dédaigne pas, comme on l’a vu, se pencher sur les aspects les plus prosaïques de son existence quotidienne, on peut penser qu’Augustine a été pour lui davantage que l’organisatrice de son cadre de vie ; une compagne indispensable à son équilibre physique, intellectuel et moral. Même si elle ne participe pas directement à l’élaboration de sa pensée, elle la comprend suffisamment pour s’en faire la propagandiste, témoin cette lettre du 19 juin 1874 dans laquelle Le Play lui fait parvenir des exemplaires de ses dernières publications afin qu’elle les distribue aux personnes rencontrées sur les lieux de sa cure. Les lettres qu’elle adresse, après le décès de Frédéric, à Emmanuel de Curzon, la révèlent en gardienne sourcilleuse de l’orthodoxie doctrinale de la science sociale. Dans sa lettre du 4 août 1849 déjà citée, Le Play louait à l’intention d’Augustine la « communauté de vues » entre époux comme « un des plus grands biens de cette vie ». Vingt ans plus tard, c’est à son fils Albert qu’il recommandait d’habituer sa femme « à trouver ses plus grandes satisfactions dans le partage de [ses] idées ». Tout porte à croire que lui-même y est très largement parvenu.
« Notre pauvre Marie a rendu ce matin à 3 h. son âme à Dieu ». La mort de Marie Lemarsis, fille de l’unique sœur de Le Play, au terme d’une longue agonie, a marqué la famille Le Play, six mois avant le décès de la mère de Frédéric (lettre du 22 septembre 1861). En ligne sur NuBIS.
Bibliographie
- Stéphane BACIOCCHI, Antoine SAVOYE, « La correspondance de Le Play, une source pour l’histoire des sciences sociales », dans Les Études sociales, n° 142-143-144, 2005/2006, p. 225–229. En ligne sur Gallica.
- Fabien CARDONI, « Précis de la formation d’un ingénieur des mines. Frédéric Le Play de 1806 à 1830 », dans Antoine SAVOYE, Fabien CARDONI (dir.), Frédéric Le Play. Parcours, audience, héritage, Paris, Presses des Mines, coll. « Sciences sociales », 2007, p. 13–41. En ligne sur OpenEdition Books.
- Antoine SAVOYE, « Existe-t-il des « couples d’intellectuels » dans le mouvement leplaysien ? Conjugalité et science sociale », dans Les Études sociales, n° 170, 2019/2, p. 227–236. En ligne sur Cairn.