Cartouche décoratif d'une carte d'Edo : une grue en vol et une tortue à longue queue encadrent un cachet rond rouge à caractères japonais, avec une calligraphie noire à gauche.

Edo kiriezu. Plan d'Edo et de ses environs, carte du quartier de Daimyo-koji, détail [BIS, RLPX 6= 13]. En ligne sur NuBIS.

L'exposition Le monde vu d'Asie – Une histoire cartographique (Musée national des arts asiatiques-Guimet et Palais de Tokyo, Paris, du 16 mai au 10 septembre 2018) a révélé l'importance des collections de cartes asiatiques, en particulier d'origine nippone, conservées dans les pays européens, notamment la France. Les cartes vernaculaires japonaises ont longtemps été soustraites aux regards occidentaux en raison de la politique isolationniste instaurée par le shogunat Tokugawa durant les premières décennies de l'ère Edo (1615-1868). Circulant sans entrave à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, elles deviennent alors des objets de curiosité exotiques. En décalage avec les nouveaux canons de la cartographie scientifique, elles sombrent ensuite le plus souvent dans l'oubli, sommeillant au sein de collections privées ou dans les réserves de bibliothèques nationales ou universitaires, comme celle de la BIS.

Un fonds asiatique à la BIS

Page d'un ouvrage en caractères chinois portant l'étiquette imprimée « Collection anarienne, Henry de Rosny » en haut à gauche, le cachet violet du don et un tampon de numéro d'inventaire en bas.

Collection anarienne, don Henry de Rosny [BIS, RLPX 4= 23].

Les collections patrimoniales de la bibliothèque de la Sorbonne comptent un fonds asiatique composé d'environ 150 documents, conservés sous la cote RLPX, essentiellement abondée par des dons.

Au premier rang de ces derniers, le don de livres en langues tartare et mandchoue effectué en 1902 par la famille de Rosny, à la suite du décès prématuré d'Henry de Rosny (1873-1894), élève de l'École pratique des hautes études et auteur en 1891 d'une étude remarquée sur la Mandchourie. Il était le fils de l'ethnologue et orientaliste Léon de Rosny (1837-1914), professeur à l'École pratique des hautes études et fondateur de la Société des Études japonaises, chinoises, tartares et indochinoises. Brouillé avec le milieu académique parisien et soucieux de décentraliser le goût de l'ethnographie, ce dernier préféra plus tard faire don de sa collection personnelle d'ouvrages chinois et japonais à la ville de Lille, dont il était originaire, plutôt qu'à la Sorbonne.

tampon à l'encre bleue indiquant « Collection Tartare, Henry de Rosny », assorti du numéro 36.

Cachet du don de Rosny.

C'est donc ailleurs qu'il faut chercher la provenance des cartes, plans et atlas présentés dans le cadre de cette exposition. Ils relèvent en effet pour la plupart d'un autre don, plus modeste, effectué en 1899 par un certain « Gallois », nous dit le registre de dons tenu par les bibliothécaires de l'époque. Il s'agit probablement du géographe Lucien Gallois (1857-1941), disciple de Paul Vidal de La Blache, chargé de cours puis professeur de géographie à la Faculté des lettres de l'université de Paris.

Dix couvertures cartonnées de cartes japonaises pliées, de couleurs variées, portant des titres calligraphiés en japonais et des étiquettes de cote colorées, photographiées sur fond noir.

Vue d'ensemble du don Gallois. En ligne sur NuBIS.

Brève histoire des relations entre le Japon et l'Occident

Détail d'une carte gravée : Daikoku, divinité de la richesse, assis sur des sacs de riz, lève son maillet, avec l'inscription latine « Daikoku Divitiarum Deus » et des noms d'îles dans les marges.

Détail d'une carte dépliante illustrant l'Histoire naturelle, civile et ecclésiastique du Japon, La Haye : P. Gosse et J. Neaulme, 1729 [BIS, HTAS 3= 11-1].

Depuis le premier contact direct, au XVIe siècle, les rapports fluctuants entre le Japon et l'Occident témoignent de la confrontation entre des civilisations distantes où se mêlent méfiance, curiosité et fascination.

Au gré des vicissitudes de l'histoire, l'archipel se montre plus ou moins enclin à ouvrir ses portes aux étrangers, porteurs de savoirs différents, de modernité mais aussi de dangers potentiels pour l'équilibre d'une société insulaire.

De leur côté, les puissances occidentales, en quête d'une domination tour à tour religieuse, politique ou commerciale sur le reste du monde, tentent régulièrement d'établir un contact durable avec une culture qui leur apparaît d'emblée singulière et raffinée.

Les différentes phases de cette histoire ne sont pas sans incidence sur l'évolution de la cartographie japonaise.

Paravent en six panneaux à fond doré et nuages noirs : un navire portugais à gauche, cortège de marchands et missionnaires au centre portant des vêtements occidentaux et des parasols, bâtiments japonais à droite.

Paravent Namban Byobu dit des Portugais, détail. En ligne sur GrandPalaisRmnPhoto. © Paris, Musée Guimet - Musée national des Arts asiatiques

Les premiers contacts

Au XVIe siècle, l'Espagne et le Portugal se partagent les grandes campagnes d'évangélisation dans le Nouveau monde et en Asie.

L'Occident prend connaissance de l'existence du Japon grâce aux récits de Marco Polo. Il y évoque la présence d'une île d'une grande richesse au large des côtes chinoises qu'il appelle Cipango.

Des navires portugais sont les premiers à accoster dans l'archipel en 1543 lorsqu'un typhon les pousse sur l'île de Tanega-Shima, au sud de l'île de Kyūshū. Probablement impressionnés par l'originalité de cette civilisation et sa maîtrise des arts militaires, les Portugais se contentent d'échanges commerciaux. Les Japonais achètent à ces « barbares du Sud » (Nanban-jin) principalement des armes à feu telles que des arquebuses, qui jouent par la suite un rôle déterminant dans les guerres entre clans qui secouent l'archipel.

Page de titre ancienne imprimée en caractères du XVIIe siècle, ornée d'un médaillon gravé du monogramme IHS, marquée de cachets de bibliothèque.

Lettres du b. Pere sainct Francois Xavier, de la compagnie de Jesus, apostre du Japon, Paris : S. Cramoisy, 1628 [BIS, THB 6=119]. Notice Sudoc.

Le prêtre navarrais François-Xavier, l'un des fondateurs de la Société de Jésus, établit notamment des missions à Goa, en Chine et en Malaisie. Au Japon, il fonde la mission de Kagoshima, au sud de l'île de Kyūshū, en 1549.

Les missionnaires jésuites tentent stratégiquement de convertir des élites locales afin d'infléchir la politique religieuse au Japon. Ainsi certains clans se christianisent et le nombre de catholiques serait monté jusqu'à 700 000 selon un missionnaire du début du XVIIe siècle.

Divers incidents, outre de nombreux soupçons sur l'ingérence et les visées territoriales des Espagnols et Portugais, amènent les grands seigneurs de guerre qui tentent d'unifier l'archipel à se méfier de l'influence occidentale.

Gravure de supplice : cinq religieux suspendus par les pieds à des poteaux, la tête au-dessus de fosses, bourreaux au pied des poteaux ; au ciel, deux jésuites en gloire encadrent le monogramme IHS rayonnant, entourés d'anges.

Planche extraite de l'Histoire de la vie, et de la glorieuse mort de cinq Peres de la Compagnie de Jesus, qui ont souffert dans le Japon. Avec trois seculiers, en l'année 1643. Par le R. P. Alexandre de Rhodes, de la Compagnie de Jesus, Paris : S. et G. Cramoisy, 1653 [BIS, THPM 6=69]. Notice Sudoc.

Vue aérienne gravée de l'îlot artificiel en éventail de Dejima, bordé d'entrepôts, entouré de bateaux, avec un cortège au premier plan sur la côte.

Vue de Dejima, planche extraite des Ambassades mémorables de la Compagnie des Indes orientales des Provinces Unies, vers les empereurs du Japon d'Arnoldus Van Bergen, Amsterdam : J. Van Meurs, 1680 [BIS, HVAS 3= 10]. Notice Sudoc.

La politique du « Sakoku »

Dès 1587, Toyotomi Hideyoshi défend aux dirigeants de clans de se convertir. Son successeur, le shōgun Tokugawa Ieyasu interdit définitivement le christianisme en 1614.

S'ouvre alors une période de persécutions de près de quarante ans, marquée par des tortures et des massacres comme celui de Nagasaki en 1622, où cinquante-deux chrétiens sont brûlés vifs ou décapités.

Pendant l'ère d'Edo, le shogunat des Tokugawa préserve jalousement son autonomie et son indépendance  en limitant les contacts de l'archipel avec  l'extérieur, pratiquant la politique du « Sakoku », « la fermeture du pays ». Seuls les marchands hollandais, protestants qui se sont gardés de tout prosélytisme, parviennent à garder un comptoir à Nagasaki, sur l'île artificielle de Dejima où ils sont rigoureusement confinés.

Véritable ville dans la ville, Dejima constitue néanmoins un point d'échange de savoirs, notamment en sciences et en médecine, entre le Japon et l'Occident.

Estampe polychrome : locomotive noire et jaune au premier plan longeant une clôture, piétons sur un pont en pierre, cerisiers en fleurs roses, baie de Yokohama couverte de voiliers en arrière-plan, cartouche de titre en haut.

Premier train à vapeur au départ de Yokohama, détail d'un triptyque d'Utagawa Kunisada II (1823-1880), vers 1872. En ligne sur le site de la Library of Congress

Une entrée en force

Grâce à Dejima, les Hollandais conservent un net avantage commercial sur les autres puissances maritimes et marchandes jusqu'au milieu du XIXe siècle. Ce monopole est remis en question par les États-Unis qui envoient le commodore Matthew Perry ouvrir de nouvelles routes commerciales dans l'archipel nippon.

En 1853, il ancre ses quatre canonnières à vapeur dans la baie d'Edo et menace d'en faire usage si le Japon continue de refuser l'ouverture de ses ports.

Quelques mois plus tard, avant même le terme de l'ultimatum, les « navires noirs » reviennent plus nombreux car Français, Néerlandais, Britanniques et Russes ont joint leurs forces aux Américains.

Le shōgun, redoutant le sort réservé à la Chine lors de la récente guerre de l'opium, cède sous la pression et la convention de Kanagawa est signée le 31 mars 1854, permettant aux Occidentaux d'entrer dans les ports de Shimoda et d'Hakodate.

En 1858 est signé le Traité d'amitié et de commerce entre les États-Unis et le Japon, bientôt suivi de traités équivalents avec les autres puissances occidentales. Les ports d'Edo, Kōbe, Nagasaki, Niigata et Yokohama sont ouverts au commerce international.

L'ouverture au monde extérieur, ajoutée au contexte économique tendu et à l'affaiblissement du pouvoir shogunal, provoque une grave crise politique qui débouche sur la restauration de l'Empereur Mutsuhito et la modernisation accélérée du Japon pendant l'ère Meiji (1868-1912).