Des plans de villes portuaires
Yokohama-shi. Plan de Yokohama, détail, Tōkyō : Kinrido, vers 1860 [BIS, RLPX 6= 13]. En ligne sur NuBIS.
De nombreux plans de villes japonaises sont publiés durant la période d'Edo. Les plus anciens qui soient conservés datent du milieu du XVIIe siècle. Ils se multiplient au XVIIIe siècle à destination de la classe moyenne japonaise. Leur intérêt réside moins dans l’exactitude de la représentation topographique que dans les précieuses informations fonctionnelles qu’ils fournissent sur l’organisation de l'espace urbain. Au citoyen ordinaire, ils indiquent l'emplacement des sanctuaires, des temples et des sites historiques ou pittoresques. Les plus fréquemment imprimés concernent en premier lieu Edo, Kyōto, Ōsaka et Nagasaki.
Les plans japonais conservés à la Bibliothèque de la Sorbonne datent pour la plupart de la deuxième partie du XIXe siècle. Ils témoignent de l'évolution de certaines villes stratégiques dans cette période cruciale de réouverture de l'archipel sur le monde extérieur. À cette date, les ports de Shimoda, Yokohama et d'Hakodate, ouverts au commerce international à la suite de la Convention de Kanagawa (1854) et du traité d'amitié et de commerce (1858) rejoignent la liste des villes cartographiées.
Plans de la ville d'Edo
Vue d'Edo dans Les Ambassades mémorables de la Compagnie des Indes orientales des Provinces Unies d'Arnoldus Van Bergen, Amsterdam : J. Van Meurs, 1680 [BIS, HVAS 3= 10].
D'Edo à Tōkyō
Tōkyō fut appelée Edo (« entrée de la baie » ou « estuaire ») jusqu'en 1868. Placée à l'embouchure de plusieurs fleuves côtiers – la Tama à l'Ouest, la Sumida et l'Arakawa en son cœur, la Naka et l'Edo à l'Est –, elle est située sur une baie constituant l'ouverture maritime sur l'océan Pacifique de la plus grande plaine du Japon – celle du Kantō. La localité, qui n’était à l’origine qu'un modeste village de pêcheurs, fortifié au XVe siècle, voit son destin basculer lorsque le shōgun Tokugawa en fait sa base militaire puis le siège de son gouvernement féodal, le bakufu. L'instauration de ce dernier en 1603 marque le début de l'époque d'Edo (1603-1868), durant laquelle la cité du même nom devient la capitale effective du Japon – Kyōto demeurant la capitale officielle – et l'une des villes les plus peuplées au monde. À la restauration de l'empereur en 1868, son rôle de centre politique du Japon est conforté : le château d'Edo devient la résidence de l'empereur et la ville est rebaptisée Tōkyō (« capitale de l'Est ») par opposition à Kyōto, l'ancienne capitale.
Plan d'Edo, XIXe siècle [BIS, RLPX 6= 9]. En ligne sur NuBIS.
L'Edo zukan kōmoku kon et ses déclinaisons
Le plus ancien plan d'Edo conservé date de 1632. Il est suivi à la fin des années 1650 d'une autre réalisation significative : en 1657, à la suite d'un incendie particulièrement ravageur pour la cité, le shogun confie à Hōjō Ujinaga la mission d'en faire la cartographie intégrale afin de faciliter le processus de reconstruction. Il en résulte une carte manuscrite soumise au gouvernement shogunal en 1658 et, les années suivantes, la publication du premier plan d'Edo imprimé, dressé à la suite d'un arpentage, intitulé Kanbun go-mai zu. À partir de la fin du XVIIe siècle, de nombreuses adaptations de ce dernier commencent à circuler. Parmi elles, le Edo zukan kōmoku kon, dessiné en 1689 par Ishikawa Ryūsen, est réputé pour sa précision.
Comme dans son modèle officiel et selon une convention répondant à des impératifs de sécurité, le château d'Edo apparaît, au centre de la carte, sous la forme d'un espace vierge. Les demeures des daimyō s'étendent autour de manière concentrique, dans une zone dessinant une sorte de spirale. Mais le plan de Ryūsen s'écarte de son modèle à plusieurs égards, notamment par la place qu'y prend le texte. Dans la partie inférieure gauche du plan, qui devrait donner à voir la baie d'Edo, une longue table décline les noms des 240 daimyō dont les familles vivent à Edo selon le système de résidence alternée du sankin kōtai, permettant au shōgun de contrôler fermement ses vassaux (le daimyō séjourne en ville une année sur deux et y laisse sa famille en son absence). En mettant en valeur les résidences des seigneurs féodaux ainsi que l'ensemble des temples bouddhistes, représentés en couleurs, le document contribue à asseoir la légitimité des systèmes politique et religieux japonais, tout en ayant des visées pratiques. Conçu pour avoir une large audience, il indique aussi bien les buts de pèlerinage que les lieux de loisirs, tels ceux du célèbre Yoshiwara, quartier des plaisirs, et s'accompagne d'un petit guide contenant des renseignements sur les commerces, les médecins ou les écoles. Jusqu'à la fin du XIXe siècle, le Edo zukan kōmoku kon demeure l'une des principales sources d'inspiration des plans d'Edo puis de Tōkyō. Le plan d'Edo ci-dessus, conservé à la BIS, constitue un exemple de ses multiples déclinaisons.
Edo kiriezu, plan d'Edo et de ses environs, carte du quartier de Shitaya, Tōkyō : Kinrido, vers 1850 [BIS, RLPX 6= 13]. En ligne sur NuBIS.
L'Edo kiriezu
La BIS détient également un exemplaire de l'Edo kiriezu – littéralement « Edo en cartes divisées ». Imprimé pour la première fois par Kichimonjiya entre 1755 et 1775, ce plan très populaire est réimprimé par Owariya Seishichi dans une version plus complète, en 30 cartes différentes, représentant chacune un quartier avec un titre particulier, réparties de manière concentrique autour du palais impérial japonais. Il s'agit d'un des plus grands plans urbains édités à cette époque.
L'Edo Kiriezu fournit moins des données réellement topographiques que des informations sur l'organisation sociale et politique de la ville, qu'il donne à voir grâce à des conventions de couleurs et les nombreuses précisions qui y figurent.
S'étendant sur 56 km2 et comptant probablement près d'un million d'habitants au milieu du XIXe siècle, la capitale du shogunat compte trois types de sol en fonction de la classe de population qui l'occupe : les secteurs des guerriers, ceux des temples et sanctuaires et enfin celui des commerçants et citadins.
Edo kiriezu, plan d'Edo et de ses environs, carte du quartier de Sugamo, Tōkyō : Kinrido, vers 1850 [BIS, RLPX 6= 13]. En ligne sur NuBIS.
Sur les cartes de l'Edo kiriezu, pour chaque quartier, le blanc symbolise les secteurs dépendant des clans guerriers, le rouge celui des temples et sanctuaires, le gris les secteurs marchands.
La ville se caractérise par une forte présence de la classe guerrière, samourais et daimyō, les grands seigneurs féodaux. Implantés sur près de 70 % de la superficie totale de la ville, les secteurs dévolus aux clans guerriers sont cependant moins densément peuplés que les secteurs commerçants, qui n'occupent quant à eux que 15 % de la surface urbaine. Quant aux circulations, rues, places et ponts, ils sont représentés en jaune, les cours d’eau en bleu et les parties végétalisées (terrains d'équitation, rives et bois) en vert.
Edo kiriezu, plan d'Edo et de ses environs, carte du quartier de Yotsuya, Tōkyō : Kinrido, vers 1850 [BIS, RLPX 6= 13]. En ligne sur NuBIS.
Au centre de la ville, les secteurs ont tendance à constituer de vastes ensembles continus, alors que dans les secteurs périphériques, les différents types de sols se jouxtent de façon plus fragmentée. Le réseau dense des canaux visible sur plusieurs cartes rappelle que la ville s’est étendue sur de nombreux terrains, îles ou presqu'îles artificiels : à l'issue des nombreux chantiers lancés par le shogunat, Edo compte à la fin de la période du même nom 210 hectares supplémentaires gagnés sur la mer. Dans les décennies suivantes, le paysage côtier de la capitale tend à se figer, phénomène contrastant avec l’importance croissante de Yokohama, ville voisine, choisie par le shogunat pour accueillir les navires de commerce étrangers.
Plan de la ville de Nagasaki
Nagasagi-shi. Plan de Nagasaki. Xylographie quadrichrome, vers 1860 [BIS, RLPX 6= 6]. En ligne sur NuBIS.
Ville située à l'est de l'île de Kyūshū, Nagasaki est fondée en 1571 par le daimyō Ōmura Sumitada afin de favoriser le commerce avec les Portugais.
Les relations avec ces derniers sont cependant rompues par l'édit de 1635, qui consacre la fermeture de l'archipel : il est interdit aux Japonais de le quitter et les commerçants néerlandais, confinés dans l'île artificielle de Dejima située dans la baie de Nagasaki, sont désormais les seuls marchands occidentaux à être autorisés à y faire du commerce. À partir de cette enclave, ils contribuent à développer à grande échelle l'activité du port à partir du milieu du XVIIe siècle.
Nagasaki demeure jusqu'au milieu du XIXe siècle le seul point de contact des Japonais avec le monde extérieur, les échanges se concentrant exclusivement sur Dejima et dans le quartier de Tojinyashiki, réservé au commerce avec les Chinois.
Plan de Nagasaki, vers 1860, détail [BIS, RLPX 6= 6]. En ligne sur NuBIS.
Après le coup de force du Commodore Matthew Perry et la signature de « la convention de Kanagawa » qui s'ensuit (1854) puis les « Traités d'amitié de commerce » conclus en 1858 avec différents pays (États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie, Pays-Bas), le Japon s'ouvre progressivement aux échanges avec les puissances occidentales.
Nagasaki devient alors un des premiers ports nippons libres et complètement ouverts au commerce avec l'étranger, avec Edo (Tōkyō), Kōbe, Niigata et Yokohama.
Le plan de Nagasaki exposé ici représente le port au XIXe siècle. Publié pour la première fois en 1802 par Kōju-Do, il a fait l'objet de plusieurs rééditions, intégrant parfois de légères modifications, tout au long du XIXe siècle.
La carte est centrée sur l'île de Dejima, repérable à sa forme courbée, au drapeau néerlandais qu'elle arbore et au pont qui la relie au reste de la ville. Elle reflète l'importante activité portuaire de Nagasaki, symbolisée par les nombreux navires néerlandais ancrés dans la baie (dont un tire au canon).
Une jonque chinoise apparaît également à proximité de l'île de Dejima, reconnaissable à ses voiles et aux « yeux » dessinés près de la proue du navire : elle rappelle le dynamisme des relations commerciales entretenues entre les deux pays au début du XIXe siècle. Enfin, on peut distinguer, à l'entrée de la baie, un navire à vapeur qui se dirige vers le port.
Plan de la ville de Hakodate
Hakodate-shi. Plan de Hakodate, vers 1860 [BIS, RLPX 6= 12]. En ligne sur NuBIS.
Port au rayonnement important pour les relations avec le reste de l'archipel, Hakodate est aussi l'une des escales concédées aux Américains par la convention de Kanagawa (1854).
Le port marchand de Hakodate est, au milieu du XIXe siècle, la plus grande ville de l'île d'Hokkaidō, récemment conquise par le Japon sur les anciennes terres des Aïnous, une ethnie de chasseurs et pêcheurs répartie sur les îles Kouriles, Sakhaline et la péninsule du Kamtchatka.
L'île, appelée aussi Ezo ou Yeso, est longtemps restée un territoire tampon où cohabitaient les peuples aïnous et des colonies japonaises assez réduites. À partir du XIXe siècle, prenant conscience des appétits internationaux portés sur les territoires non revendiqués, notamment des visées de leurs voisins russes, les Japonais augmentent leur présence et prennent peu à peu possession du territoire.
Les ressources de l'île et sa position stratégique décident d'une réelle colonisation sur le modèle occidental, qui s'accélère à partir de 1868, sous la restauration Meiji. Paysans, repris de justice, artisans pauvres affluent à Hakodate, espérant une vie nouvelle sur les terres encore vierges d'Hokkaidō.
Plan de Hakodate, détail, vers 1860 [BIS, RLPX 6= 12]. En ligne sur NuBIS.
Cette carte, offrant des perspectives d'Hakodate sous trois angles différents, illustre la richesse des représentations rencontrées dans les cartes japonaises.
Dans l'encadré situé en haut à droite de la carte, la presqu'île apparaît en vue à vol d'oiseau, rappelant les célèbres vues paysagées de l'artiste Hokusai.
L'intensité de l'activité portuaire est suggérée par les nombreux bateaux dessinés aux abords du rivage ainsi que par les multiples bâtiments qui occupent ce dernier.
Dans la partie supérieure gauche, une projection cartographique plus proche des pratiques occidentales, restitue un plan détaillé de la ville et du port, avec mention des divers bâtiments officiels.
Enfin, le cartographe a représenté, à plus petite échelle, l'environnement maritime de la presqu'île. Les pastilles rondes jaunes, repérables à divers endroits de la carte, figurent les quatre points cardinaux.
Plan de la ville de Yokohama
Yokohama-shi. Plan de Yokohama, vers 1860 [BIS, RLPX 6= 11]. En ligne sur NuBIS.
Située à environ 30 km d'Edo, à l'entrée de la baie mais en retrait de la célèbre route du Tōkaidō (Edo-Kyōto), Yokohoma n'est encore qu'un petit port de pêche avant la signature du Traité de commerce et de navigation avec les États-Unis en 1858.
Ouverte en juillet 1859 au commerce international, Yokohama connaît un développement spectaculaire autour de son port où affluent diplomates et chargés d'affaires étrangers. De rapides mutations architecturales et industrielles transforment la ville, lui conférant un style occidental et une atmosphère cosmopolite.
La ville donne son nom à un courant esthétique représenté par les estampes ukiyo-e de style « Yokohama-e » qui s'inspirent des nouvelles relations de l'archipel avec les Occidentaux. Les artistes, pour la plupart élèves de l'école Utagawa, mettent en scène les étrangers dans leur vie quotidienne principalement à Yokohama.
Ces estampes, répondant à la curiosité des Japonais pour ces nouveaux arrivants, rencontrent un fort succès commercial jusque dans les années 1880.
Plan de Yokohama, vers 1860, détail [BIS, RLPX 6= 11]. En ligne sur NuBIS.
Ce plan de Yokohama date probablement des premières années de l'ouverture du port (vers 1864). Il témoigne déjà de la mise en place des premières infrastructures pour faciliter le transit des passagers et des marchandises : jetées, entrepôts, embarcadères et débarcadères sectorisés selon les nationalités comme l'indiquent les mâts portant des drapeaux étrangers sur le littoral qui fait face à la ville (en bas de la carte).
Une navette, symbolisée par les pointillés, assure le relai entre les deux rives. D'imposants vaisseaux croisent dans les eaux du port ; on peut y distinguer les drapeaux américains, anglais, néerlandais…