Récemment, la valeur d’un ouvrage de la BIS a été reconsidérée à l’occasion de la préparation d’une exposition. Il s’agit d’un exemplaire du célèbre roman de Virginia Woolf, Orlando: A Biography (cote R 8= 2526). Ce document s’est révélé doublement exceptionnel. Il s’agit d’une édition jalonnée d’images d’art à l’illustre provenance puisqu’il a appartenu à Sylvia Beach (1887-1962) qui a fait don d’une partie de sa collection livresque à BIS.
Ce billet se propose de faire découvrir l’histoire de cet exemplaire précieux et les changements récents apportés aux conditions de sa préservation et de sa valorisation dans les collections de la BIS. Il est aujourd’hui numérisé et mis en ligne sur NuBIS.
Les conditions de (re)découverte
C’est à la faveur d’une recherche pour la préparation d’une exposition prévue au Palais Galliera, musée de la mode de la Ville de Paris, que cet exemplaire a été identifié et son statut rediscuté. Un Vestiaire à soi. Féminités dissidentes au XIXe siècle se tiendra à partir du mois de septembre 2026 sous le commissariat de Marine Kisiel et s’intéressera à la manière dont des éléments du vestiaire masculin intègrent la garde-robe féminine au cours du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Les recherches préalables à l’exposition ont fait émerger des grandes figures et œuvres qui ont permis de questionner les limites de l’expression de genre et ont souligné l’importance du fait de mode dans cette perspective. Aussi, l’Orlando de Virginia Woolf s’est imposé comme une production incontournable autour de ces questions.
Fig. 1. Lenare, Orlando on her return to England, photographie reproduite dans Orlando: a biography, Virgnia Woolf, London, Hogarth Press, 1928. BIS, R 8= 2526. En ligne sur NuBIS.
Le roman, publié en 1928, conte la vie exceptionnelle d’Orlando. Né homme au XVIe siècle au sein de la noblesse anglaise, il est favori de la reine Elizabeth Ie (1533-1603) avant de devenir ambassadeur à Constantinople au début du XVIIIe siècle et de s’y réveiller un jour femme. Il devient alors « Lady Orlando » et vit le reste de son existence sous cette identité. Le roman s’achève en 1928 alors qu’Orlando est devenue une célèbre écrivaine. Les thématiques de l’ouvrage entrent fortement en écho avec le sujet de l’exposition, qui pense notamment le vêtement comme lieu d’une expression de genre fluide, syncrétisant parfois éléments masculins et féminins en sortant de la stricte binarité genrée.
Virginia Woolf dédie ce roman à son amante Vita Sackville-West dont les emprunts libres aux vestiaires masculin et féminin lui ont inspiré le personnage d’Orlando. Les deux femmes s’associent dans la maïeutique de ce livre, tant dans l’élaboration du personnage principal que par les réflexions sur la liberté identitaire et amoureuse d’Orlando. Virginia Woolf soumet ainsi régulièrement son manuscrit à Vita Sackville-West qui l’amende et, inversement, cette dernière pose pour des prises de vue qui figent sous ses traits Orlando dans son identité féminine (fig. 1). Ces photographies sont reproduites dans l’exemplaire conservé par la BIS.
Ainsi, l’intérêt pour cet objet-livre spécifique s’est concentré sur le fait qu’il s’agit d’une édition comportant des illustrations, et c’est cet aspect qui a dirigé la recherche vers le volume conservé à la BIS. L’idée première était de consulter l’ouvrage dans le but d’une demande de prêt pour nourrir le volet matériel et visuel de l’exposition du Palais Galliera.
Une édition illustrée précieuse
Fig. 2. Table des Illustrations, Orlando: a biography, Virgnia Woolf, London, Hogarth Press, 1928. BIS, R 8= 2526. En ligne sur NuBIS.
L’exemplaire est une réimpression, datant d’octobre 1928, de l’édition originale de l’Orlando publiée en 1928 également par Leonard et Virginia Woolf à Londres, chez Hogarth Press. Ce document, rare dans les collections françaises, se distingue par ses nombreuses illustrations (fig. 2). Il s’agit de reproductions de portraits peints entre le XVIe siècle et le XIXe siècle et de photographies des années 1920, dont trois représentent Orlando sous les traits de Vita Sackville-West. Ce document exceptionnel donne à voir au lectorat, autant qu’à lire et imaginer, les différents visages que prennent Orlando et ses amours durant sa longue biographie.
Fig. 3. Artiste inconnu, Portrait d’un homme inconnu, v. 1820, titré pour l’ouvrage Marmaduke Bonthrope Shelmerdine, Esquire, huile reproduite dans Orlando: a biography, Virgnia Woolf, London, Hogarth Press, 1928. BIS, R 8= 2526. En ligne sur NuBIS.
Ces portraits jalonnant l’ouvrage éclairent également sur l’imaginaire visuel et culturel mobilisé par Virginia Woolf dans l’élaboration de son roman. Ainsi, à la fin du récit, c’est le portrait d’un jeune homme anonyme des années 1820 (fig. 3) qui est sollicité pour représenter le capitaine Marmaduke Bonthrop Shelmerdine tandis que l’action se déroule au début du XXe siècle. Le choix de ce portrait et sa datation, non-conforme à celle de la diégèse du roman, renseignent sur l’historicité poreuse choisie par Virginia Woolf pour construire des identités de genre fluides à ses personnages. En même temps que l’apparence du capitaine échappe aux cadres du temps, il échappe à ceux du genre. En effet, alors qu’il est marié à Orlando, celle-ci insiste sur le fait que la réussite de leur union est en partie due à la compréhension mutuelle de leurs identités de genres dissidentes. Là où Orlando a vécu en tant qu’homme et en tant que femme, défaisant au passage la stricte séparation binaire de son expression de genre, Marmaduke Bonthrop Shelmerdine exprime également une certaine fluidité entre féminin et masculin.
« “Are you positive you aren’t a man?” he would ask anxiously, and she would echo, “Can it be possible you’re not a woman?” and then they must put it to the proof without more ado. For each was so surprised at the quickness of the other’s sympathy, and it was to each such a revelation that a woman could be as tolerant and free-spoken as a man, and a man as strange and subtle as a woman, that they had to put the matter to the proof at once. » (p. 232)
Enfin, les illustrations font écho au commentaire que Virginia Woolf propose en creux dans cette œuvre où elle réfléchit à la fluidité de l’expression de genre sur le temps long. Confrontées au récit, ces images redoublent visuellement le discours du caractère évolutif des caractéristiques genrées d’un siècle à l’autre. Ainsi, alors qu’Orlando exprime sa masculinité avec une longue chevelure bouclée quand il est ambassadeur à Constantinople, au XVIIIe siècle (fig. 4), son identité féminine est marquée en 1928 par une coupe courte (fig. 5).
Fig. 4. Robert Walker, Richard Sackville, 5th Earl of Dorset, v. 1650, titré pour l’ouvrage Orlando as Ambassador, huile reproduite dans Orlando: a biography, Virgnia Woolf, London, Hogarth Press, 1928. BIS, R 8= 2526. En ligne sur NuBIS.
Fig. 5. Leonard Woolf (?), Orlando at the present time, photographie reproduite dans Orlando: a biography, Virgnia Woolf, London, Hogarth Press, 1928. BIS, R 8= 2526. En ligne sur NuBIS.
Une illustre propriétaire
Le caractère exceptionnel de l’exemplaire se traduit également par l’illustre personnalité qui l’a détenu avant la BIS : Sylvia Beach, libraire-éditrice américaine fondatrice de la Shakespeare and Company à Paris. Elle est une figure centrale du monde littéraire parisien du début du XXe siècle et une grande promotrice de la littérature anglo-saxonne en France.
Cette provenance prestigieuse, signalée sur le catalogue en ligne de la BIS, a été reconsidérée à sa juste valeur lors de la consultation de l’ouvrage en octobre 2025, en vue d’une demande de prêt pour l’exposition du Palais Galliera. Les premières pages du volume laissent apparaître l’iconique ex-libris de Sylvia Beach (fig. 6), un portrait frontal et schématique de William Shakespeare au-dessous duquel figurent les mots :
« Shakespeare and Company
Sylvia Beach
Paris »
Fig. 6. ex-libris de Sylvia Beach, dans Orlando: a biography, Virgnia Woolf, London, Hogarth Press, 1928. BIS, R 8= 2526. En ligne sur NuBIS.
La présence sensible de l’ancienne propriétaire, matérialisée et ravivée par son ex-libris, s’est avérée touchante dans le contexte d’une recherche souhaitant mettre en lumière des récits et des vies en marge des normes genrées et identitaires de leur époque. En effet, lesbienne, Sylvia Beach s’installe à Paris à la fin des années 1910 où elle rencontre la libraire-éditrice Adrienne Monnier (1892-1955) qui reste sa compagne toute sa vie. Elle intègre également le salon tenu par Natalie Clifford Barney (1876-1972), un cercle littéraire, intellectuel et lesbien.
Le fait que cet exemplaire d’Orlando ait appartenu à Sylvia Beach est donc particulièrement émouvant pour une recherche s’intéressant aux valeurs identitaires et culturelles que peut revêtir la mode féminine masculinisée au tournant du XXe siècle, notamment dans les cercles lesbiens. Lors de cette consultation, un véritable écho sensible s’est opéré entre l’histoire de l’objet, son propos et sa présence dans l’exposition.
Une recherche qui provoque un changement de statut dans les collections de la BIS
Après cette consultation, un dialogue s’est engagé avec la BIS. La prise de contact, d’abord pensée comme une approche pour une demande de prêt, s’est accompagnée de la formulation d’une inquiétude sur le fait que cet exemplaire précieux puisse encore faire l’objet d’un prêt à domicile.
L’attention attirée sur cet élément a provoqué une réflexion au sein de la BIS qui a décidé de changer le statut de l’ouvrage afin de mieux assurer sa préservation. Relevant auparavant du « fonds général » de la BIS, l’ouvrage a été déplacé, eu égard à sa valeur exceptionnelle, en Réserve. Sa consultation est donc encore possible mais uniquement sur place, en salle de consultation de la Réserve, gérée par le département des manuscrits et livres anciens.
Ce changement de statut s’est également accompagné d’une numérisation de l’exemplaire et de sa diffusion sur NuBIS, bibliothèque numérique de la BIS.
Ce billet montre, à travers un cas particulier, comment les collections patrimoniales peuvent évoluer et être mises en valeur. Il souligne également à quel point la recherche peut revêtir une dimension sensible, notamment lorsqu’elle se fait au contact de collections matérielles historiques comme celles conservées par la BIS.
Bibliographie
- CLAIR, Marilou, « Sylvia Beach & Adrienne Monnier : un couple de femmes libraires au cœur du Paris littéraire de l’entre-deux guerres. » in L’effet Marguerite. https://doi.org/10.58079/w0yv, publié le 15/03/2024 et consulté le 25/03/2026.
- FITCH, Noël Riley, Sylvia Beach : une Américaine à Paris, Paris, Perrin, 2011.
- WOOLF, Virginia Woolf (autrice) et CLARKE, Stuart Nelson (dir. et édition scientifique), Orlando: The Original Holograph Draft, Londres, S.N. Clark, 1993.