La BIS conserve et a numérisé un recueil factice de cartes en quatre volumes intitulé « Atlas ou recueil des cartes geographiques des quatre parties du monde. De la biblioteque de M.r Philippe Despont prestre docteur en theologie » et établi en 1670 (cotes A-507-1 à A-507-4). Ce recueil comprend plus de 300 cartes des XVIe et XVIIe siècles, dont deux cartes des Pays-Bas espagnols et de la Hollande sous la forme d’un lion réalisées par le graveur Claes Jansz Visscher (1586-1652) au début du XVIIe siècle.
Les cartes thériomorphes : quelques éléments de contexte
À partir du XVe siècle, la géographie se constitue peu à peu comme discipline à part entière. Les grands voyages et explorations induisent la production de cartes, dont la diffusion est assurée par le développement de la gravure et de l’imprimerie. Au cours du XVIe siècle, l’usage des cartes croît au sein des administrations européennes et les gouvernants lancent des opérations d’arpentage et de description des territoires qu’ils administrent. Les usages des cartes sont variés : savants, politiques, militaires, symboliques… Les formats de cartes le sont également : cartes murales, représentations de provinces, vues de villes ou encore atlas.
Aux XVIe et XVIIe siècles, un nouveau type de cartes, les cartes zoomorphes ou thériomorphes, se développe : il s’agit de représenter un territoire sous la forme d’un animal, afin de valoriser cette province ou son possesseur en l’associant à son emblème traditionnel ou aux vertus attribuées à l’animal concerné. En 1561, l’ouvrage Typi chorographici provinciarum Austriae de l’historien et cartographe autrichien Wolfgang Lazius (1514-1565) présente trois cartes de la Bavière, du Tyrol et du Sud de l’Autriche montrant ces territoires dans un cadre en forme d’aigle bicéphale, emblème du Saint-Empire romain germanique. Il s’agit d’une manière d’affirmer l’appartenance de ces territoires à l’Empire gouverné par la dynastie des Habsbourg. La représentation du Tyrol sous forme d’aigle sera reprise au début du XVIIe siècle, notamment dans la carte « Aquila Tirolensis » réalisée en 1609 par l’historien tyrolien Matthias Burglechner (1573-1642). L’aigle était en effet l’emblème du comté de Tyrol. En 1581, le pasteur et géographe Heinrich Bünting (1545-1606), originaire de Hanovre, représente l’Asie sous la forme du cheval ailé mythologique Pégase dans son ouvrage Itinerarium sacrae scripturae. Vers 1690, la représentation du territoire de Berne sous la forme d’un ours fait également son apparition, l’animal étant le symbole de cette Ville et République suisse.
Heinrich Bünting, Asia Secunda Pars Terrae in Forma Pegasir, Itinerarium sacrae scripturae, 1581. En ligne sur Wikimédia Commons.
Matthias Burglechner, Aquila Tirolensis, 1626. En ligne sur Wikimédia Commons.
Jakob Störcklein, Nova ditionis Bernensis tabula geographica ursi effigie delineata, Helvetia occidentalis - südwestlicher Teil (Bern, Oberland, Fryburg, Lemann, Wallis): Sammelband der Ryhiner-Kartensammlung, Bâle, vers 1700. Universitätsbibliothek Bern, MUE Ryh 3211 : 25 A. En ligne sur e-rara.
Le Leo Belgicus : un modèle à la gloire des Pays-Bas espagnols
Une des plus célèbres cartes thériomorphes est le « Leo Belgicus » représentant les Pays-Bas espagnols sous les traits d’un lion. Le terme « Belgicus » (belgique) se réfère à la Gaule belgique (Gallia Belgica) romaine, et non au territoire de l’actuelle Belgique. Gouvernés par les Habsbourg d’Espagne, les Pays-Bas espagnols englobaient dix-sept provinces correspondant aujourd’hui à la Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg et à une partie du nord de la France.
Le premier « Leo Belgicus » a été réalisé par le graveur flamand Frans Hogenberg (1535-1590) et publié par le cartographe autrichien Michael von Aitzing (1530-1598) en 1583 dans son ouvrage historique De Leone Belgico. Si la forme du territoire peut s’apparenter à celle d’un lion, le choix de cet animal est surtout motivé par des raisons politiques et symboliques. Le lion, symbole de force et de courage, est un élément couramment mobilisé dans l’héraldique de l’aristocratie européenne depuis le Moyen Âge. Il est notamment présent dans les armoiries de treize des dix-sept provinces des Pays-Bas, dont le Brabant et la Hollande. Dans l’introduction de son ouvrage, Aitzing explique son choix en référence à une citation biblique présentant le lion comme le plus fort des animaux, à Jules César qui décrit les Belges comme le plus brave des peuples de la Gaule dans sa Guerre des Gaules, et à Charles Quint qui aurait parlé des Pays-Bas comme étant le « royaume des lions ». Le choix de cet animal vise donc à exalter la puissance et l’histoire riche du territoire et de ses habitants.
Aitzing se déclare catholique et dédie son « Leo Belgicus » à l’empereur du Saint-Empire romain germanique, Rodolphe II (1552-1612), et au roi d’Espagne Philippe II (1527-1598). Cependant, il indique qu’il souhaite proposer une vision historique et géographique objective des Pays-Bas et rester impartial dans le conflit alors en cours. La création de cette carte s’inscrit en effet dans un contexte politique et religieux tendu : le protestantisme se diffusait alors dans les Pays-Bas et le roi d’Espagne Philippe II, fervent catholique, tentait depuis son avènement en 1555 de maintenir l’unité du territoire en combattant la Réforme protestante. À partir de 1568, un soulèvement armé, connu sous le nom de guerre de Quatre-Vingts-Ans (1568-1648) oppose une partie des provinces des Pays-Bas à la monarchie espagnole. En 1579, une rupture se dessine entre les dix provinces catholiques du sud des Pays-Bas, qui restent fidèles à Philippe II et fondent l’Union d’Arras, et les sept provinces protestantes du nord des Pays-Bas, qui rejetent l’autorité des Habsbourg d’Espagne et fondent l’Union d’Utrecht. En 1581, les sept provinces du nord (Hollande, Zélande, Utrecht, Gueldre, Overijssel, Frise et Groningue) se déclarent indépendantes et se constituent en République des Provinces-Unies.
Michael von Aitzing, Frans Hogenberg, Leo Belgicus, 1583. Koninklijke Bibliotheek Belgie. En ligne sur Wikimédia Commons.
Leo Belgicus vs Leo Hollandicus : une cartographie symbolique au cœur du conflit
Si le modèle d’Aitzing a connu un grand succès et a été repris au début du XVIIe siècle par de nombreux imprimeurs, sa signification a cependant été considérablement modifiée car il a été directement associé au conflit armé. C’est le cas des cartes de Claes Jansz Visscher (1587?-1652), dessinateur, graveur et éditeur originaire de la ville d’Amsterdam, en Hollande, qui était alors un des principaux centres de production et d’impression cartographique. Visscher réalise de nombreuses cartes avec l’aide d’un atelier composé de plusieurs assistants graveurs et connaît un grand succès. Il publie notamment plusieurs cartes de type « Leo Belgicus » et « Leo Hollandicus », dont la BIS conserve des exemplaires. Ses représentations des territoires sous forme de lion évoluent en fonction des soubresauts du conflit.
Le « Leo Belgicus » réalisé par Visscher en 1611 sous le titre Novissima et accuratissima Leonis Belgici, seu septemdecim regionum descriptio présente l’intégralité des dix-sept provinces des Pays-Bas. Le lion est assis et tient une épée, mais la pointe de celle-ci est dirigée vers le bas, ce qui signifie le repos : la « trêve de Douze Ans » (1609-1621) avait alors été conclue entre les gouvernants Habsbourg et les provinces révoltées, le lion est donc calme et pacifique. Plusieurs références à la trêve sont présentes sur la carte. Deux médailles, attachées au pommeau de l’épée tenue par le lion, portent la mention « pour douze ans », inscrite en latin sur l’une (« Ad duodecim annos ») et en néerlandais sur l’autre (« Voor Twalef Jaren »). Ces deux médailles symbolisent les deux parties des Pays-Bas et indiquent ainsi que la trêve vaut pour elles deux. Juste au-dessus du museau du lion, un ange surmonté des termes latins « Treve. 12. Ann » souffle dans une trompette dont sort la mention en néerlandais « Bestant voor 12. Iaer », soulignant à nouveau la validité de la trêve pour douze années.
Claes Jansz Visscher, Novissima, et accuratissima Leonis Belgici, seu septemdecim regionum descriptio, Amsterdam, 1611. BIS, A 507-3, Pièce 91. En ligne sur NuBIS.
Le lion est par ailleurs entouré de symboles de paix et de prospérité : en arrière-plan, des paysans réalisent les moissons, des troupeaux paissent dans les champs, des marchandises sont chargées sur des bateaux, une cité est en cours de construction. Depuis les nuées, un ange laisse tomber divers objets symbolisant les arts et les sciences, la sécurité, la maîtrise du temps, la richesse et la bénédiction. Au-dessus de cet ange apparaît le nom de Dieu (« God ») au cœur d’un soleil dont les rayons dissipent les nuages. Les Pays-Bas apparaissent ainsi sous la protection divine, grâce à laquelle ils bénéficient des nombreux bienfaits de la trêve. À la droite du lion, un personnage en armure complète, représentant la guerre, est en train de dormir (« Slapende Oorlogh »), symbolisant ainsi l’arrêt du conflit. À la gauche du lion, deux figures féminines sont assises côte-à-côte et conversent, l’une passant le bras sur l’épaule de l’autre : elles symbolisent les deux parties des Pays-Bas, celle fidèle aux Habsbourg et celle revendiquant son indépendance, temporairement réconciliées. De leurs pieds, elles écrasent un personnage représentant l’ancienne discorde (« d’oude twist »). La carte est surmontée par les armoiries des dix-sept provinces et encadrée à droite et à gauche par deux séries de vignettes représentant des vues des principales villes des Pays-Bas. Cette représentation acte cependant la division entre les cités du nord relevant des Provinces-Unies (représentées à gauche, en commençant par Amsterdam) et celles du sud relevant du gouvernement des Habsbourg (représentées à droite, Anvers en tête). Si cette carte recouvre une dimension très symbolique, il est cependant important de souligner la qualité du travail cartographique réalisé : la description topographique et toponymique des Pays-Bas représentés dans les contours du lion est très précise et soignée.
La deuxième carte éditée par Claes Jansz Visscher en 1633 sous le titre Comitatus Hollandiæ denuo formâ Leonis montre en revanche un Leo Hollandicus, présentant la Hollande, et non plus l’ensemble des Pays-Bas. Le comté de Hollande faisait partie des sept provinces en lutte contre la souveraineté des Habsbourg d’Espagne. La famille de Nassau, dont le chef portait le titre de prince d’Orange, gouvernait ce territoire et a joué un rôle majeur dans le conflit. Guillaume Ier d’Orange (1533-1584) a mené le soulèvement et a été nommé stathouder (gouverneur) de Hollande. Sur la carte, le lion tient de sa patte avant droite un cartouche surmonté des armes de Maurice de Nassau (1567-1625), fils de Guillaume Ier, et indiquant que la carte lui est dédiée en tant que « optimo patriae nostrae defensori », le meilleur défenseur de notre patrie. Celui-ci a en effet dirigé avec succès les forces armées des sept Provinces-Unies contre l’Espagne, a conquis de nombreux territoires du nord des Pays-Bas sur les Espagnols et a ainsi contribué à réaliser l’unité des sept provinces. Maurice de Nassau est cependant décédé en 1625, huit ans avant l’impression de cette carte : la présence de la dédicace s’explique par le fait que la carte est basée sur une première version datée de 1622, qui a été réimprimée sans actualisation du cartouche.
Claes Jansz Visscher, Comitatus Hollandiæ denuo formâ Leonis curiosè editus a Nicolao Johannis Visscher anno 1633, Amsterdam, 1633, BIS, A 507-3, pièce 92. En ligne sur NuBIS.
À cette époque, la trêve était terminée et la guerre avait repris entre les provinces du nord et l’Espagne. Le lion est ainsi en position d’attaque : debout, rugissant, il dresse son épée sur laquelle figure la mention « Patriae defensio », défense de la patrie. Il est tourné vers la droite, vers le Saint-Empire romain germanique, donc vers les Habsbourg. La position du lion fait directement écho au lion rampant figurant sur les armoiries du comté de Hollande, représentées en haut de la carte (la mention « t’Graefschap Hollandt », comté de Hollande, est cependant lacunaire, car la carte en ligne sur NuBIS a été massicotée sur la marge supérieure). Le rôle de premier plan joué par les Nassau dans le conflit a en effet largement contribué à renforcer l’importance de la symbolique du lion du côté des provinces en révolte. Ces armoiries sont ici encadrées par des scènes montrant la population hollandaise, les paysans, les nobles et les marchands. Sur les côtés de la carte sont figurées des vues des principales cités de Hollande, et la frise située au bas de la carte présente les armoiries de 32 villes hollandaises. À l’arrière-plan sont figurés de nombreux navires, signifiant ainsi la puissance commerciale maritime de la Hollande. Au-dessus de la tête du lion brille le tétragramme hébreu, symbolisant Dieu, au cœur d’un soleil. Par la référence hébraïque, la Hollande est associée au peuple juif, le peuple élu de Dieu, traduisant une vision messianique très présente dans la pensée calviniste. Apparaissant juste derrière l’épée brandie par le lion, Dieu semble illuminer le combat et le territoire de la Hollande. Il s’agit peut-être aussi de montrer que seul Dieu doit être au-dessus de cette province, qui ne reconnaît aucun roi ou empereur.
Cette carte représente ainsi la Hollande comme un territoire puissant, guidant le combat des Provinces-Unies sous la protection divine, capable de se défendre et d’assurer sa survie par la richesse de ses villes et le dynamisme de son économie. Cette représentation témoigne ainsi de la scission effective au sein des Pays-Bas espagnols et de la revendication d’indépendance par rapport au pouvoir espagnol.
Détail de la bordure supérieure : des nobles conversant au premier plan et des personnages montant dans une barque à voile à l’arrière-plan.
Ces deux cartes de Claes Jansz Visscher sont porteuses d’une symbolique forte et servent à représenter et célébrer les événements politiques et militaires vécus par les Pays-Bas dans la première moitié du XVIIe siècle. Les « Leones Belgici » et les « Leones Hollandici » peuvent être vus comme les signes de l’émergence d’une identité nationale commune dans les Provinces-Unies, marquée par l’histoire du conflit mais aussi par le développement des villes, du commerce, de la maîtrise de la mer. L’objectif premier n’est pas de proposer une représentation géographique mais plutôt une « allégorie de la réalité historique », comme le formule Alessandro Ricci, chercheur en géographie politique. En 1648, le roi d’Espagne reconnait finalement la République des Provinces-Unies par le traité de Westphalie, ce qui entérine la partition au sein des Pays-Bas espagnols : le nord devient indépendant, tandis que le sud reste fidèle à l’Espagne. Le « Leo Hollandicus » de Visscher est d’ailleurs réédité à cette occasion, et sert alors à célébrer l’indépendance enfin reconnue. Différents modèles de « Leones Belgici » de Claes Jansz Visscher ont également continué à se diffuser grâce à des rééditions réalisées par son fils, Nicolas Visscher (1618-1679), lui aussi cartographe et graveur. Ce faisant, le « Leo Belgicus » rappelait l’unité perdue des anciens Pays-Bas. Les cartes de ce type semblent s’être diffusées encore jusqu’au début du XIXe siècle, le dernier « Leo Belgicus » identifié datant de 1815-1818.
Laurie Aoustet
Conservatrice au service de la valorisation numérique des collections
et du soutien à la recherche (SERVAL), BIS
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